Je m’appelle Chloé, j’ai 19 ans, et je suis étudiante en langues à Strasbourg. Chaque mois de décembre, pour payer mon loyer, je travaille au marché de Noël. Dans un chalet de bois décoré de guirlandes, au pied de la cathédrale, on vend du vin chaud, des bredele et du pain d’épices. Il fait froid, on a les pieds gelés, mais j’aime l’odeur de la cannelle et les yeux des touristes qui découvrent les lumières.
Notre chalet appartenait à une grande entreprise alsacienne qui en possède une vingtaine, sur plusieurs marchés de Noël. Le gérant s’appelait Grégoire. Quarante ans, une voix qui portait jusqu’au bout de l’allée. Il criait sur tout le monde. Et il gardait la moitié de nos pourboires : « Frais de casse », disait-il.
Le vieux saisonnier
Un lundi, un nouveau saisonnier est arrivé. Il s’appelait Jean. Il avait 68 ans, un bonnet de laine, un vieux manteau marron, et des mains abîmées par le froid. Il a dit qu’il cherchait « un petit complément ». Il ne parlait pas beaucoup de lui. Il disait seulement qu’il avait toujours aimé les marchés de Noël, depuis qu’il était petit garçon, quand sa mère l’emmenait voir les lumières de la cathédrale.
Grégoire l’a regardé de haut en bas. « Ils m’envoient les grands-pères, maintenant ? »
Toute la semaine, il l’a humilié. Il lui faisait porter les caisses de bouteilles, laver les tasses dans l’eau froide derrière le chalet, vider les poubelles. Il l’appelait « papi » devant les clients. « Papi, plus vite ! Papi, tu ne sais pas compter ? »
Jean ne répondait jamais. Il travaillait lentement, soigneusement. Il souriait aux enfants, il conseillait les touristes, il parlait alsacien avec les vieilles dames du quartier. Les clients l’adoraient. Grégoire, lui, le détestait davantage chaque jour.
Un soir, Jean s’est servi un petit gobelet de vin chaud. Pour se réchauffer les mains. Grégoire le lui a arraché. « Le vin chaud, c’est pour les clients, pas pour les vieux saisonniers ! Et tes pourboires, je les garde ! »
Les clients regardaient, gênés. Jean n’a rien dit.
Moi, j’avais honte. Le soir, après la fermeture, je lui ai apporté mon propre vin chaud et je lui ai donné la moitié de mes pourboires. Il a refusé l’argent. Il a accepté le vin chaud. Il m’a demandé mon prénom, ce que j’étudiais, ce que je voulais faire plus tard. Il a noté mon prénom dans un petit carnet noir. Je l’ai trouvé un peu étrange, ce vieux monsieur avec son carnet. Mais il avait des yeux si doux que je n’ai rien demandé. Ce soir-là, en rentrant chez moi, j’ai pensé à mon propre grand-père, et j’ai eu envie de pleurer de colère contre Grégoire.
La voiture noire
Le vendredi, une voiture noire s’est arrêtée au bout de l’allée. Une femme élégante en est descendue, un dossier sous le bras. Elle est venue jusqu’à notre chalet. Elle a demandé à Grégoire : « Je cherche Monsieur Jean. Il est là ? »
Grégoire a ricané. « Le vieux ? Il nettoie les poubelles derrière le chalet ! »
La femme est devenue blanche. Elle a répété, très lentement : « Il… nettoie… les poubelles ? »
Jean est arrivé, un sac-poubelle à la main. Il l’a posé. Il a enlevé ses gants. La femme s’est tournée vers Grégoire. Elle a dit trois mots : « C’est le fondateur. »
Grégoire a lâché sa louche dans la marmite de vin chaud.
Monsieur Jean
La femme était la directrice générale de l’entreprise. Jean, lui, l’avait fondée il y a quarante ans, avec un seul chalet et la recette de pain d’épices de sa mère. Aujourd’hui, l’entreprise employait des centaines de saisonniers chaque hiver. Il en avait laissé la direction depuis longtemps, mais il en restait le propriétaire. Et il avait reçu des lettres anonymes de jeunes saisonniers qui parlaient de cris, de pourboires volés, d’humiliations.
Alors, comme il le faisait parfois, il s’était fait embaucher incognito. Dans le chalet dont on lui avait le plus parlé.
Il s’est tourné vers Grégoire. « Monsieur, cette semaine, vous m’avez appelé papi. Vous m’avez arraché un vin chaud des mains. Vous avez gardé mes pourboires. Je ne vous en veux pas pour moi. Je vous en veux pour toutes les jeunes filles et les jeunes gens qui n’ont pas de carnet noir dans la poche. »
Grégoire a bafouillé, parlé de pression, de rendement, de malentendu. Jean l’a écouté jusqu’au bout. Puis il a dit : « Les pourboires de tout le mois seront reversés à l’équipe. Vous, vous n’êtes plus gérant. »
Le carnet noir
Il a ouvert son petit carnet et l’a tendu à la directrice. « Chloé. Dix-neuf ans. Elle m’a offert son vin chaud. Elle a voulu me donner la moitié de ses pourboires. Elle parle trois langues. Elle sera gérante de ce chalet l’an prochain, si elle le souhaite. »
Je n’arrivais plus à parler. Les autres saisonniers applaudissaient. Une dame qui achetait des bredele s’est mise à applaudir aussi, sans rien comprendre.
L’hiver suivant, j’ai été gérante du chalet. J’ai partagé chaque pourboire au centime près. Jean est passé un soir, avec son bonnet de laine. Je lui ai servi un vin chaud. Il l’a bu lentement, les mains autour du gobelet, en regardant les lumières. Puis il m’a dit : « Tu vois, c’est meilleur quand c’est offert. »
On ne sait jamais qui se cache sous un vieux bonnet de laine. Mais on sait toujours, au fond, ce qu’on choisit de lui servir.