« Les livraisons, c’est à l’accueil, mademoiselle ! » a ricané l’avocat du propriétaire devant toute la salle, à Nice. Mon vieux client de 81 ans m’a regardée, inquiet. Personne n’imaginait ce que j’allais sortir de ce sac…

Je m’appelle Yasmina, j’ai 27 ans, et je suis avocate au barreau de Nice. Il y a un an, j’ai prêté serment, dans ma robe noire achetée d’occasion. Pendant mes six années d’études, j’ai livré des repas à vélo, le soir et le week-end, dans les rues de Nice, pour payer mon loyer et mes livres. Et aujourd’hui encore, parce que les dossiers sont rares quand on débute, je livre deux soirs par semaine.

Mon premier vrai client s’appelle Monsieur Pastor. Il a 81 ans. Il vit depuis cinquante ans dans le même petit appartement du Vieux-Nice, au troisième étage sans ascenseur, avec un balcon plein de géraniums. Il y a élevé ses enfants, il y a vécu avec sa femme jusqu’à son départ. Il connaît tout le monde dans la rue. Le matin, il descend acheter son journal et sa socca, et il remonte les trois étages en s’arrêtant à chaque palier pour bavarder avec les voisins. Cet appartement, c’est toute sa vie.

Le nouveau propriétaire

Un jour, l’immeuble a été racheté par un investisseur qui voulait transformer tous les appartements en locations pour touristes. Les autres locataires sont partis, un par un, sous la pression. Monsieur Pastor, lui, a refusé. Alors le propriétaire l’a assigné au tribunal pour le faire expulser, en prétendant que le bail n’était plus valable.

Je l’ai rencontré par hasard, en lui livrant un repas que sa voisine lui avait commandé. Il avait la lettre du tribunal sur la table de la cuisine. Il pleurait. Je lui ai dit que j’étais avocate. Il m’a regardée, dans ma veste de livreuse, et il a souri tristement. « Vous êtes gentille, ma petite. » Je lui ai demandé de me faire confiance. Pendant six mois, j’ai passé mes nuits sur son dossier. Je livrais jusqu’à minuit, puis je rentrais lire des actes anciens jusqu’à trois heures du matin. Mes amis me disaient que j’étais folle de prendre une affaire perdue d’avance, sans être payée. Mais chaque fois que je pensais à son balcon, je continuais.

La pizza

Le matin de l’audience, ma dernière livraison de nuit a pris du retard. Des travaux sur la Promenade, des déviations partout. Je suis arrivée au tribunal en courant, en tenue de livreuse, mon gros sac isotherme sur le dos. Je n’avais pas eu le temps de me changer.

L’avocat du propriétaire, Maître Delcourt, un ténor du barreau habitué aux grandes affaires, m’a vue entrer. Il a éclaté de rire. « Les livraisons, c’est à l’accueil, mademoiselle ! Et enlevez ce sac, vous êtes dans un tribunal ! » Toute la salle a ri. Le propriétaire a ajouté : « Le papi a commandé une pizza pour l’audience ? »

Monsieur Pastor m’a regardée, inquiet. Il tremblait. Je me suis assise à côté de lui, j’ai ouvert mon sac isotherme, et j’en ai sorti ma robe noire, soigneusement pliée, et un épais dossier bleu. Je l’avais mis dans le sac pour le protéger de la pluie. L’avocat a cessé de rire. Le juge a levé les yeux. « Maître, vous pouvez commencer. »

Le dossier bleu

J’ai enfilé ma robe par-dessus ma veste. Et j’ai commencé. Pendant six mois, j’avais tout fouillé : les archives, les anciens actes de vente, le cadastre, les vieux papiers de Monsieur Pastor rangés dans une boîte à chaussures.

Le propriétaire prétendait que le bail de Monsieur Pastor était un simple bail ordinaire, qu’il pouvait résilier. Mais dans la boîte à chaussures, j’avais trouvé un document signé en 1974 par l’ancien propriétaire de l’immeuble. Un vieil homme qui avait été sauvé, pendant une inondation, par Monsieur Pastor, alors jeune pompier. En remerciement, il lui avait accordé un droit d’usage et d’habitation de l’appartement, à vie, enregistré chez un notaire. Un droit qui suivait l’immeuble, quelle que soit la personne qui l’achetait.

J’avais retrouvé l’acte original chez le notaire successeur. Il était parfaitement valable. Et le nouveau propriétaire le connaissait : il figurait dans son propre acte d’achat. Il avait simplement parié que personne ne le retrouverait.

J’ai posé les documents devant le juge, un par un. Dans la salle, plus personne ne riait. Maître Delcourt feuilletait son dossier, de plus en plus vite. Il a demandé une suspension. Elle lui a été refusée.

Le balcon aux géraniums

Le jugement est tombé trois semaines plus tard. La demande d’expulsion a été rejetée. Le droit d’habitation de Monsieur Pastor a été confirmé, à vie. Et le propriétaire a été condamné à lui verser des dommages et intérêts pour les pressions qu’il avait subies.

À la sortie de l’audience, Maître Delcourt est venu me voir dans le couloir. Il avait perdu son assurance. « Maître, je vous dois des excuses. J’ai jugé sur une tenue. C’est une faute que je n’aurais pas pardonnée à un stagiaire. » Puis il m’a tendu sa carte. Quelques mois plus tard, son cabinet m’a confié mes premiers dossiers importants.

Monsieur Pastor, lui, m’a serrée dans ses bras, sur les marches du tribunal. « Vous savez, ma petite, quand je vous ai vue arriver avec votre sac, j’ai eu peur. Maintenant, je ne verrai plus jamais les livreurs de la même façon. »

Le dimanche, je monte parfois les trois étages de son immeuble. Il m’attend sur son balcon, au milieu des géraniums, avec un café. Il raconte à tous ses voisins que son avocate est arrivée au tribunal en livrant la justice à domicile.

On ne juge jamais quelqu’un à son sac ou à sa tenue. Parfois, ce que l’on prend pour une livraison, c’est la justice qui arrive en courant.

Like this post? Please share to your friends:
Leave a Reply

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!: