Mon fils Noé a 9 ans. Il ne joue d’aucun instrument, il ne chante pas, il est plutôt discret à l’école. Mais il a un don que personne autour de nous ne possède : il siffle. Pas comme on siffle un air sous la douche. Il siffle comme les oiseaux. Si bien que les merles du jardin lui répondent.
Ce don, il le doit à mon père, Raymond. Papi Raymond avait été berger dans sa jeunesse, sur les collines au-dessus d’Avignon. Toute sa vie, il a sifflé. Pour appeler ses bêtes, pour parler aux oiseaux, et pour faire rire ma mère. Quand ils étaient jeunes, il lui sifflait une vieille chanson sous sa fenêtre, au lieu de frapper à la porte. Elle disait que c’était comme ça qu’il l’avait conquise.
Les matins dans la garrigue
Depuis que Noé a cinq ans, papi Raymond l’emmenait chaque matin, avant l’école, marcher dans la garrigue derrière la maison. Ils s’asseyaient sur un rocher, au milieu du thym et des chênes verts, et ils écoutaient. Puis papi sifflait. Le merle, le rossignol, l’alouette, la mésange. Noé répétait, encore et encore, jusqu’à ce que les oiseaux eux-mêmes se mettent à répondre. Papi riait. « Tu vois, petit ? Ils te prennent pour un des leurs. »
Papi Raymond nous a quittés à l’automne, paisiblement, à 84 ans. Depuis, Noé sortait chaque matin s’asseoir seul sur le banc du jardin. Et il sifflait. Ma mère l’écoutait derrière la fenêtre de la cuisine, en pleurant doucement.
Un soir d’hiver, Noé m’a dit : « Maman, je veux que tout le monde entende ce que papi m’a appris. Comme ça, il ne sera pas oublié. » Il avait trouvé l’annonce du grand concours de talents à la télévision. J’ai hésité longtemps. Siffler, devant des milliers de personnes ? Les gens allaient rire. Mais il était tellement sérieux que j’ai fini par dire oui.
Vingt secondes
Le soir de l’émission, Noé portait une chemise blanche et les bretelles de son grand-père, raccourcies par ma mère. Il est entré seul sur la grande scène, sans micro dans les mains, sans instrument, sans musique. Sous les projecteurs, devant 3 000 personnes, il paraissait minuscule.
Le juré le plus redouté du concours lui a demandé ce qu’il allait faire. « Siffler, monsieur. » Le juré a éclaté de rire. « Siffler ? C’est tout ? Mon chien fait pareil quand il a faim, mon bonhomme ! » Le public a ri. Il a regardé sa montre. « On n’est pas à la volière, ici. Tu as vingt secondes. »
Noé a rougi jusqu’aux oreilles. Il a cherché mes yeux dans les coulisses. Je lui ai fait notre petit signe, la main sur le cœur. Il a fermé les yeux. Il a porté deux doigts à ses lèvres. Et le premier chant d’oiseau a traversé la salle.
La garrigue sur scène
C’était un merle. Si vrai que plusieurs personnes dans le public se sont retournées pour chercher l’oiseau. Puis un rossignol, avec ses trilles impossibles. Puis une alouette, qui semblait monter jusqu’au plafond. Les rires se sont arrêtés net. On aurait dit que la garrigue entière venait d’entrer dans la salle, au petit matin.
Au bout de vingt secondes, le juré n’a pas appuyé sur son bouton. Il s’était penché en avant, la bouche entrouverte.
Et puis, doucement, les oiseaux se sont tus. Noé a pris une grande respiration, et il a sifflé la vieille chanson. Celle que papi Raymond sifflait sous la fenêtre de ma mère, il y a soixante ans. Lente, douce, un peu tremblante, d’une pureté incroyable. Dans le silence total de la salle, chaque note semblait suspendue.
Au premier rang, une dame pleurait. La jurée avait la main devant la bouche. Et le juré le plus sévère a retiré ses lunettes pour s’essuyer les yeux. À la dernière note, Noé a rouvert les yeux, a regardé vers le plafond, et il a murmuré quelque chose que seul le micro du plateau a capté : « C’était pour toi, papi. »
La salle entière s’est levée d’un bloc, dans un tonnerre d’applaudissements.
Ce que le juré a dit
Le juré s’est levé à son tour. Il a mis longtemps à parler. « Noé, je te dois des excuses. J’ai comparé ton talent à un chien qui a faim. Et toi, tu viens de faire entrer le printemps dans cette salle. Avec rien. Avec deux doigts et ton souffle. Je n’ai jamais rien entendu de pareil. » Puis il a demandé qui lui avait appris. Noé a répondu : « Mon papi. Il était berger. Il est parti à l’automne. Les oiseaux, c’étaient ses amis. »
Il a été qualifié à l’unanimité. Mais le plus beau, c’est ce qui s’est passé dans les coulisses. Ma mère, qui n’avait pas voulu venir sur le plateau, avait regardé l’émission dans la loge. Quand Noé est entré, elle l’a serré si fort qu’il a ri. « Tu as sifflé exactement comme lui, sous ma fenêtre. Exactement. »
Depuis, une association de protection des oiseaux a invité Noé à faire découvrir les chants de la garrigue aux enfants des écoles. Le dimanche matin, il emmène des groupes sur les collines, et il leur apprend à écouter avant de siffler, comme papi le lui a appris.
Chaque matin, il continue de s’asseoir sur le banc du jardin. Et ma mère ouvre la fenêtre de la cuisine.
Il suffit parfois de deux doigts et d’un souffle d’enfant pour qu’une voix qu’on croyait partie se remette à chanter.