Je m’appelle Ghjulia, j’ai 39 ans, et je suis aide à domicile près de Bastia. Je fais les courses, le ménage, la toilette, et surtout, je tiens compagnie à des personnes âgées qui n’ont plus personne. Ce métier, je l’ai choisi un peu à cause de mon grand-père, Ghjuvan Battista, qui vivait seul dans un petit village de montagne au-dessus de Bastia.
Pépé avait été berger, puis cultivateur. Il avait passé toute sa vie dans la même maison de pierre, avec sa vue sur la mer au loin. Après la mort de ma grand-mère, je suis montée le voir chaque samedi, pendant dix ans. Je faisais ses courses, je lui préparais ses repas pour la semaine, et l’après-midi, on jouait aux cartes sur la terrasse. Il trichait toujours un peu. On riait beaucoup.
Ceux qui venaient pour la plage
Mes cousins, Laura et Marc, vivent sur le continent, à Lyon. Ils venaient l’été, deux semaines, pour la plage. Ils passaient chez pépé une heure, le temps d’une photo. Leur père, mon oncle Paul, disait de moi : « Ghjulia, elle fait le ménage chez les vieux, c’est tout ce qu’elle sait faire. »
Quand pépé est parti, à 92 ans, ils ont pris le premier bateau. Avant même la cérémonie, mon oncle avait fait venir un agent pour estimer la maison et les terrains, « parce qu’avec les touristes, ça vaut de l’or maintenant ».
Chez maître Santoni, à Bastia, la lecture du testament a été rapide. La maison, les terrains et les oliviers pour mon oncle et mes cousins. Puis le notaire a posé devant moi une vieille boîte à biscuits en fer, rouillée et cabossée. Je la connaissais. Elle était toujours sur l’étagère de la cuisine, au-dessus du poêle.
Dedans, des dizaines de vieilles pièces noircies.
« Ta tirelire »
Laura a éclaté de rire. « Une boîte de biscuits pleine de vieilles pièces ! Tu vas pouvoir payer ton café, Ghjulia ! » Mon oncle a fait tinter la boîte avant de la pousser vers moi. « Tiens, ta tirelire. L’aide à domicile a eu sa monnaie. C’est bien payé pour des parties de cartes. »
Le notaire, lui, n’a pas ri. Il a appuyé sur un bouton de son téléphone. « Faites entrer monsieur Casanova, s’il vous plaît. » Un homme est entré, avec une sacoche et une petite loupe. Le notaire a expliqué : « Votre grand-père m’a demandé qu’un expert en monnaies anciennes soit présent à l’ouverture de la boîte. Il a insisté. »
L’expert a pris une pièce. Une seule, toute petite, noircie. Il l’a regardée longtemps à la loupe. Ses mains ont commencé à trembler. « Mon Dieu… Vous savez ce que c’est ? »
Le champ de 1961
Il s’est assis, très lentement. « Ce sont des pièces très anciennes. Certaines ont plus de deux mille ans. Et celle-ci est d’une rareté exceptionnelle. Je n’en ai vu que dans des catalogues de musée. »
Le notaire a ouvert un dossier. En 1961, en labourant un de ses champs, pépé avait trouvé un vieux pot en terre rempli de pièces. Il l’avait déclaré, comme la loi le demande. Les spécialistes de l’époque avaient étudié la trouvaille, en avaient gardé une partie pour un musée, et lui avaient rendu le reste, légalement, avec un certificat. Personne dans la famille ne s’en souvenait. Pépé avait mis les pièces dans une boîte à biscuits, sur l’étagère de la cuisine. Et il les avait laissées là pendant soixante ans.
L’expert a fait une première estimation. Pour la seule petite pièce qu’il tenait encore, un musée serait prêt à payer plus que la maison du village. Et il y en avait des dizaines.
Mon oncle s’est levé d’un bond. « Cette boîte appartient à toute la famille ! Elle était dans la maison ! » Maître Santoni a répondu calmement : « Monsieur, votre père l’a léguée nommément à sa petite-fille, avec son contenu. Votre part vous a été entièrement attribuée avec la maison et les terrains. Il a fait vérifier ce testament deux fois. »
Puis il a lu la lettre de pépé.
« Ma Ghjulia. Chaque samedi, pendant dix ans, tu as joué aux cartes avec moi en faisant semblant de ne pas voir que je trichais. Tu n’as jamais demandé ce qu’il y avait dans la boîte sur l’étagère. Les autres ne l’ont jamais regardée. Ce trésor, la terre me l’a donné un matin de printemps. Je le donne à celle qui est montée jusqu’à moi, même l’hiver, même quand la route était mauvaise. Fais-en quelque chose de beau. »
Ce que j’en ai fait
J’ai pleuré longtemps, la boîte serrée contre moi. Mon oncle est parti en claquant la porte. Laura est restée un instant, les yeux baissés. « On venait une heure par an… et toi, tous les samedis. » Elle ne riait plus du tout.
Je n’ai pas tout vendu. La pièce la plus rare est partie au musée de la région, où elle est exposée à côté des autres pièces trouvées en 1961, avec une petite étiquette : « Don de la famille de Ghjuvan Battista ». Avec le reste, j’ai ouvert, au village, une petite maison d’accueil de jour pour les anciens qui vivent seuls. On y joue aux cartes l’après-midi.
La vieille boîte à biscuits est posée sur l’étagère, au-dessus du poêle. Comme chez lui.
Ce que certains prennent pour de la petite monnaie est parfois un trésor que la vie a gardé en silence, pour celle qui montait la route chaque samedi.