« Et voici la mère de la mariée, notre chauffeuse d’autobus ! Attachez vos tuques ! » a lancé ma belle-mère au micro, devant 150 invités, à Québec. Sur l’écran, maman en uniforme. Personne n’imaginait ce qui allait apparaître ensuite…

Je m’appelle Émilie, j’ai 30 ans, et ma mère, Josée, a conduit un autobus scolaire pendant vingt-huit ans dans les rues de Québec. Lever à cinq heures, déneigement du pare-brise par moins trente, les mêmes rues chaque matin. C’est avec ce salaire-là qu’elle m’a élevée seule, après le départ de mon père. Elle n’a jamais manqué un seul de mes spectacles d’école. Elle arrivait en uniforme, en courant, entre deux trajets.

Une famille « comme il faut »

J’ai rencontré Félix à l’université. Il est ingénieur, calme, attentionné. Sa famille, elle, vit dans une grande maison à Sillery, possède un chalet dans Charlevoix et un voilier sur le fleuve. Sa mère, Diane, a été polie avec moi dès le début. Polie et froide. Avec ma mère, c’était pire. Au premier souper, elle lui a demandé « dans quelle compagnie elle travaillait ». Quand maman a répondu, Diane a souri : « Ah, c’est courageux. Moi, je n’aurais jamais pu. »

Ma mère ne s’est jamais plainte. Elle disait : « Elle ne me connaît pas encore, elle va s’habituer. » Mais je voyais bien qu’à chaque souper, elle se faisait plus petite, qu’elle parlait moins, qu’elle cachait ses mains abîmées par les hivers sous la nappe. Félix, lui, était toujours d’une douceur particulière avec elle. Je trouvais ça touchant. Je ne savais pas encore pourquoi.

Pendant les préparatifs, Diane a tout décidé. La salle, une belle réception dans le Vieux-Québec. Les fleurs. Les places. Et elle a insisté pour préparer elle-même un diaporama « pour accueillir la famille de la mariée ».

Le diaporama

Le soir du mariage, après le repas, les lumières se sont tamisées. Diane a pris le micro. Sur l’écran géant défilaient des photos de sa famille : le chalet, le voilier, les remises de diplômes, les voyages en Europe. Les invités applaudissaient.

Puis une photo de ma mère est apparue. En uniforme, au volant de son autobus jaune, avec son gros manteau d’hiver et sa tuque. Une photo que Diane avait trouvée je ne sais où.

Ma belle-mère a éclaté de rire. « Et voici la mère de la mariée, notre chauffeuse d’autobus ! Attachez vos tuques, elle conduit la famille maintenant ! » La salle a ri. Elle a ajouté : « Faut bien que quelqu’un conduise les enfants des autres ! » Nouvel éclat de rire.

Ma mère a baissé la tête. Elle a posé sa serviette sur la table, très doucement, comme si elle voulait disparaître. J’avais les larmes aux yeux.

Félix, lui, n’a pas ri. Il s’est levé, il a traversé la salle et il a pris la télécommande des mains de sa mère. « Maman, il manque une photo. » Il a appuyé sur le bouton. L’écran a changé. Ma belle-mère est devenue toute blanche.

La photo de 1999

Sur l’écran, il y avait une vieille photo, un peu floue. Un autobus jaune, garé devant une école. Devant l’autobus, une jeune chauffeuse en uniforme, souriante. Et à côté d’elle, un petit garçon de sept ans avec des lunettes rondes et un cartable trop grand, qui lui tenait la main.

Félix a pris le micro. Sa voix tremblait. « Ce petit garçon, c’est moi. Et cette chauffeuse, c’est Josée. »

Il y a eu un murmure dans la salle. Félix a continué. « Quand j’avais sept ans, mes parents travaillaient beaucoup. Trop. J’étais souvent le dernier enfant dans l’autobus. Il y a eu des soirs où personne ne m’attendait à l’arrêt. Josée ne m’a jamais laissé seul dehors. Elle attendait avec moi, le moteur allumé pour le chauffage, et elle me faisait réciter mes leçons. Elle m’apportait des biscuits. Elle m’appelait “mon petit ingénieur” parce que je dessinais des ponts sur la buée des vitres. »

Il s’est tourné vers sa mère. « Tu ne t’en souviens pas, maman, parce que tu n’étais pas là. Moi, je m’en souviens. J’ai reconnu Josée la première fois qu’Émilie m’a présenté à elle. Elle aussi m’a reconnu. On n’a rien dit, parce qu’on ne voulait faire de peine à personne. Mais ce soir, tu as ri d’elle devant tout le monde. Alors je voulais que tout le monde sache qui elle est. »

Ma mère pleurait. Moi aussi. Je ne savais rien. Elle ne me l’avait jamais dit.

Ce que Diane a fait

Le silence a duré longtemps. Diane avait toujours le micro à la main, mais il ne servait plus à rien. Son mari, le père de Félix, s’est levé le premier. Il a traversé la salle et il a serré la main de ma mère, longuement. « Merci, madame. Pour ces soirs-là. Je ne savais pas. Je suis désolé. »

Puis Diane s’est approchée à son tour. Elle a mis un long moment avant de parler. « Je… je me souviens maintenant. Il y avait une chauffeuse qui le ramenait parfois jusqu’à la porte quand on était en retard. Je ne lui ai jamais dit merci. Pas une fois. » Elle a pris les mains de ma mère. « Pardon, Josée. Ce soir, et pour toutes ces années. »

Ma mère, avec sa gentillesse habituelle, l’a prise dans ses bras. Toute la salle s’est levée pour applaudir. Pas pour Diane. Pour maman.

Plus tard, Félix a ouvert la piste de danse avec ma mère, avant même de danser avec moi. Je n’ai jamais été aussi heureuse d’être la deuxième.

Aujourd’hui, la vieille photo de l’autobus jaune est encadrée dans notre salon. Et à chaque souper de famille, c’est Diane qui insiste pour que ma mère s’assoie à côté d’elle.

Ceux qui conduisent les enfants des autres sont parfois ceux qui les ont vraiment accompagnés jusqu’à la porte de leur vie.

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