« Une horloge à coucou qui ne sonne plus ! Comme toi, Quentin, toujours en retard ! » Mes cousins riaient chez le notaire d’Amiens. Eux avaient eu la maison et la boutique de papy. Mais personne n’imaginait ce qui allait sortir avec le coucou…

Je m’appelle Quentin, j’ai 42 ans, et je suis mécanicien dans un garage près d’Amiens. Je répare des moteurs, des boîtes de vitesses, des embrayages. Mais ce que je préfère, ce sont les petites pièces. Les engrenages, les ressorts, tout ce qui tourne avec précision. Ce goût-là, je le dois à mon grand-père Henri, horloger pendant soixante ans dans le quartier Saint-Leu, au bord des canaux.

Sa boutique était minuscule et pleine de tic-tac. Des pendules, des réveils, des montres de gousset, et au fond, dans la cuisine, une vieille horloge à coucou en bois sculpté. Tous les mercredis, depuis mes dix ans, je m’asseyais à son établi. Il me vissait une loupe à l’œil et me laissait démonter des montres qu’il savait irréparables. « La patience, Quentin. Le temps se laisse apprivoiser par ceux qui ne le bousculent pas. »

« Toujours en retard »

Mes cousins, Maxime et Chloé, trouvaient la boutique « mortelle d’ennui ». Ils venaient à Noël, pour les étrennes, et repartaient vite. Leur mère, ma tante Brigitte, disait que papy « vivait dans le passé » et que j’étais « comme lui, toujours en retard d’une époque ». C’était devenu une blague de famille : Quentin, toujours en retard.

Papy est parti en mars, à 92 ans. La boutique était fermée depuis cinq ans, mais il continuait d’y descendre chaque matin pour remonter les pendules. Ma tante, elle, avait déjà trouvé un acheteur pour transformer la boutique en bar à cocktails.

Chez maître Lefebvre, à Amiens, la lecture du testament a été rapide. La maison de Saint-Leu et la boutique, pour Maxime et Chloé. Les économies, pour ma tante. Puis le notaire a posé sur son bureau une horloge que j’aurais reconnue entre mille. Le coucou de la cuisine. Arrêté depuis des années, les aiguilles bloquées sur midi.

« Et pour Quentin, l’horloge à coucou. »

4 h 10

Maxime a éclaté de rire. « Une horloge à coucou qui ne sonne plus ! Comme toi, Quentin, toujours en retard ! » Ma tante a ajouté : « Il est comme lui. Il ne sert à rien. » Chloé riait tellement qu’elle a dû s’essuyer les yeux.

Le notaire a déplié une feuille manuscrite. « Monsieur Henri a laissé une instruction. Remontez les poids. Puis mettez les aiguilles sur quatre heures dix. »

J’ai senti ma gorge se nouer. Quatre heures dix. L’heure exacte de ma naissance. Papy me l’avait répété cent fois : « Tu es né à quatre heures dix, comme l’heure qu’on met sur les montres en vitrine, parce que les aiguilles font un sourire. »

Maxime a cessé de rire. J’ai tiré sur les chaînes pour remonter les poids en forme de pommes de pin. Le balancier s’est remis à battre. J’ai tourné doucement la grande aiguille. Quand elle est arrivée sur le deux, la petite porte s’est ouverte, l’oiseau en bois est sorti et a chanté quatre fois, exactement comme papy l’avait réglé. Et sous l’horloge, un déclic sec a résonné dans tout le bureau.

Un tiroir étroit, invisible jusque-là, venait de s’ouvrir dans le socle. Papy l’avait fabriqué lui-même, et relié au mécanisme. Il ne s’ouvrait qu’à cette heure-là. À l’intérieur, une pochette en velours et une lettre.

La montre du maître horloger

Dans la pochette, il y avait une montre de gousset en or, ancienne, d’une finesse incroyable. Le notaire a sorti de son dossier un certificat d’expertise. Il s’agissait d’une montre fabriquée à la main au dix-huitième siècle par un maître horloger, une pièce unique dont les spécialistes avaient perdu la trace depuis la guerre. Son estimation dépassait plusieurs fois la valeur de la maison et de la boutique réunies.

Puis le notaire a lu la lettre.

« Mon Quentin. Cette montre m’a été confiée en 1958 par un vieux client sans famille. Elle était cassée, personne n’arrivait à la réparer. J’ai mis vingt-deux ans à la remettre en marche, le soir, après la boutique. Avant de mourir, son propriétaire me l’a léguée. Je ne l’ai jamais montrée à personne. Je voulais qu’elle revienne à celui qui aurait la patience de rester assis à côté de moi. Tu as été le seul. »

Ma tante s’est levée. « C’est impossible ! Papa n’avait rien ! Cette montre appartient à toute la famille ! » Maître Lefebvre a répondu calmement : « Madame, la part légale de chacun a été respectée à l’euro près. Votre père a légué l’horloge et tout ce qu’elle contient à son petit-fils. Il a fait vérifier ce testament deux fois. »

Maxime regardait le coucou, la bouche ouverte. Il a murmuré : « Il aurait pu nous le dire… » Le notaire a répondu : « Il vous a invités chaque mercredi à son établi, monsieur. Il suffisait d’être à l’heure. »

À l’heure, enfin

La lettre se terminait ainsi : « Ne garde pas cette montre dans un coffre. Une montre qui ne bat plus est une montre morte. Et souviens-toi : ceux qui disent que tu es en retard n’ont jamais compris que tu prenais simplement le temps de bien faire. »

Je n’ai pas vendu la montre. Je l’ai confiée à un musée de l’horlogerie, qui l’expose avec le nom de papy à côté du sien. En échange, le musée m’a proposé une formation d’horloger. À 42 ans, je suis retourné à l’école. Mes camarades avaient vingt ans de moins que moi. J’étais, comme toujours, le plus lent. Et le plus précis.

Quelques mois plus tard, Maxime et Chloé ont renoncé à vendre la boutique au bar à cocktails. Chloé m’a appelé. « Papy aurait voulu que les pendules continuent de sonner. Tu veux la louer ? » La boutique de Saint-Leu a rouvert. Il y a mon nom sur la vitrine, sous celui de papy.

Le coucou est accroché au-dessus de l’établi. Chaque jour, à quatre heures dix, je m’arrête de travailler pour l’écouter chanter.

Ceux qu’on dit « toujours en retard » arrivent parfois exactement à l’heure qu’il fallait, celle que quelqu’un avait réglée pour eux, avec patience.

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