Je m’appelle Henri Castellan, j’ai 63 ans. J’ai commencé docker sur le port de Marseille à seize ans, comme mon père. Des caisses, des sacs, des nuits d’hiver sur les quais. À trente ans, j’ai racheté un vieux caboteur avec deux amis. Quarante ans plus tard, ma compagnie possède douze navires et emploie quatre cents personnes.
Ma femme nous a quittés il y a dix ans. Il me reste Lucas, mon fils, 31 ans. Il aurait pu travailler avec moi. Il a choisi d’être professeur d’histoire dans un collège des quartiers nord. Il vit dans un deux-pièces, roule à vélo et n’a jamais dit à personne qui était son père. J’en suis fier.
Les fiançailles
Il y a un an, Lucas m’a présenté Juliette. Une jeune femme douce, infirmière scolaire, qui m’a tout de suite plu. Ses parents, les Delorme-Vasseur, étaient une famille connue d’Aix-en-Provence. Le père dirigeait une entreprise de logistique. Lucas m’a prévenu : « Papa, ils sont un peu… attachés aux apparences. »
Pour le repas de fiançailles, j’ai voulu savoir à qui j’allais confier le bonheur de mon fils. J’ai ressorti ma vieille veste de docker, celle de mes vingt ans, que ma femme avait gardée. J’ai emprunté la camionnette cabossée de mon chef d’entretien. Lucas a soupiré. Il connaissait son père.
La mère de Juliette a ouvert la grande porte de la bastide. Elle m’a regardé des pieds à la tête et a reculé d’un pas. « Lucas, tu aurais pu prévenir que ton père viendrait avec son odeur de port. » Puis elle a ouvert les fenêtres du salon, ostensiblement.
Au bout de la table
Sur la terrasse, une vingtaine d’invités. La mère de Juliette m’a désigné la dernière chaise, près de la porte de la cuisine. « Vous serez plus à l’aise ici, Henri, loin des discussions compliquées. »
Le père, Bertrand, m’a serré la main du bout des doigts. « Docker, hein ? Toujours en grève, vous autres ! » Les invités ont ri. Un oncle m’a demandé si je savais ce qu’était un « portefeuille d’actions ». J’ai répondu que non. Il a eu l’air ravi.
Seule Juliette s’est levée. Elle a quitté sa place d’honneur, elle est venue s’asseoir à côté de moi, au bout de la table. Elle m’a servi elle-même. Elle m’a pris le bras. « Je suis heureuse de vous connaître, Henri. Lucas me parle de vous tout le temps. » Sa mère l’a fusillée du regard. Elle n’a pas bougé.
Au dessert, Bertrand s’est levé, sa coupe à la main. « Mes amis, lundi, je rencontre enfin le grand patron de la compagnie Castellan. Six mois que je lui écris ! Si je signe, mon entreprise est à l’abri pour dix ans ! » Puis il s’est tourné vers moi, hilare. « Et si je décroche ce contrat, Henri, je vous offre un vrai costume ! » Tout le monde a ri. Lucas, en face de moi, était devenu tout pâle.
L’appel
À cet instant, mon téléphone a vibré sur la nappe. Bertrand s’est penché, curieux, moqueur. Il a lu à voix haute le nom affiché sur l’écran : « Assistante — M. Castellan… »
Il s’est arrêté. Il a relu. Sa coupe s’est inclinée dans sa main, et le champagne a coulé sur la nappe.
J’ai décroché, calmement. « Oui, Martine. Le rendez-vous de lundi avec monsieur Delorme-Vasseur ? Je vous rappelle demain. Je suis justement avec lui. »
J’ai raccroché. Il n’y avait plus un bruit sur la terrasse. Même les cigales semblaient s’être tues.
Bertrand a balbutié : « Vous… vous êtes… » « Henri Castellan. J’ai commencé docker, Bertrand. Je ne m’en suis jamais caché. C’est vous qui ne m’avez pas demandé. »
La mère de Juliette s’est assise lentement. Elle était écarlate. L’oncle au portefeuille d’actions regardait son assiette.
Ce que vaut une famille
Bertrand est venu me trouver après le repas, dans le jardin. Il s’est excusé, longuement, maladroitement. Puis il m’a demandé, presque à voix basse, si le rendez-vous de lundi tenait toujours.
Je lui ai répondu honnêtement. « Votre dossier est bon. Mes équipes l’étudieront comme n’importe quel autre, ni mieux ni moins bien. Mais je ne signe jamais avec un homme sur la seule foi de ce qu’il pense de ma veste. » Il a compris. Lundi, il est venu au rendez-vous en personne, sans arrogance. Mes équipes ont retenu un autre prestataire, moins cher. Il a accepté la décision sans protester.
Le plus beau moment de la soirée, pourtant, ce n’est pas celui-là. C’est quand Juliette m’a rejoint près de la camionnette. Elle a ri. « Vous m’avez testée, n’est-ce pas ? » « Un peu. » « Et alors ? » « Alors, vous êtes la seule à avoir traversé la terrasse. Mon fils a de la chance. »
Lucas et Juliette se sont mariés l’été suivant, dans une petite salle sur le port, avec des tables en bois et des sardines grillées. La mère de Juliette est venue. Elle m’a apporté elle-même une assiette, et elle s’est assise à côté de moi, en bout de table. Nous avons parlé une heure. Elle n’est pas devenue une autre personne, mais elle a appris quelque chose.
J’ai offert à Bertrand un costume, d’ailleurs. Un bleu de travail tout neuf, brodé au nom de ma compagnie. Il l’a pris avec un sourire jaune. On m’a dit qu’il l’a encadré dans son bureau.
On ne juge pas un homme à l’odeur de sa veste. On le juge à la place qu’on lui donne à table.