Au lycée, à Vannes, j’étais « la petite souris ». C’est Sandrine qui m’avait donné ce surnom, en seconde, parce que je parlais tout bas et que je me cachais au fond de la classe avec mes livres. Le surnom m’a suivie trois ans.
Sandrine était la reine. Fille d’un riche concessionnaire, belle, drôle, toujours entourée. Elle décidait qui était invité aux fêtes et qui ne l’était pas. Moi, j’étais la fille d’une femme de ménage et d’un ouvrier des chantiers navals. Je portais les jupes à carreaux de ma cousine.
En terminale, elle a fait de ma vie un enfer. Les moqueries dans les couloirs. Mon journal intime volé et lu dans le bus. Et ce jour, à la cantine, où elle a « trébuché » et renversé son plateau sur ma jupe, devant tout le réfectoire. Tout le monde a ri. J’ai passé l’après-midi dans les toilettes.
La petite souris
Après le bac, je n’ai pas pu faire d’études longues. Mes parents n’en avaient pas les moyens. J’ai travaillé comme caissière dans un supermarché de Lorient. Puis, à 40 ans, j’ai repris des cours du soir de lettres. Et j’ai commencé à écrire. Le soir, la nuit, le dimanche. Pendant dix ans.
Il y a deux ans, j’ai envoyé un manuscrit à des éditeurs, sous un pseudonyme : M. Lenoir. Le nom de jeune fille de ma grand-mère. Un éditeur parisien l’a accepté. Le livre est sorti l’an dernier. Et contre toute attente, il a eu un succès immense. Des centaines de milliers d’exemplaires, des traductions, des articles. Les journalistes se demandaient qui était M. Lenoir. Je n’ai jamais fait d’interview. Je suis toujours caissière, à mi-temps. Je ne voulais pas que ma vie change.
Mon livre raconte l’histoire d’une jeune fille timide humiliée par la reine de sa classe. J’avais changé les noms, les lieux, les détails. Mais pas tout.
La soirée des anciens
Cette année, une ancienne camarade a organisé une soirée pour les 35 ans de notre bac, dans un restaurant du golfe du Morbihan. J’ai hésité longtemps. Puis je me suis dit que j’avais 53 ans et que la petite souris n’avait plus à se cacher.
Sandrine est arrivée la dernière, comme toujours. Toujours éclatante. Mariée à un médecin, trois maisons, un bronzage parfait. Elle a fait le tour de la table, distribuant des bises. Puis elle m’a vue.
« Nicole ! Mon Dieu, tu n’as pas changé ! Toujours caissière ? Remarque, il faut bien des gens comme toi. »
Il y a eu quelques rires gênés. J’ai souri. Je n’ai rien répondu.
Pendant le dîner, Sandrine a parlé d’elle. De ses voyages, de ses enfants, de ses lectures. Puis elle a sorti de son sac un livre à la couverture bleue.
« Vous l’avez lu ? Le roman de M. Lenoir ? Je l’adore. Personne ne sait qui c’est. L’héroïne est une fille timide, humiliée par la reine de sa classe. Une histoire tellement vraie, tellement forte ! »
Plusieurs personnes autour de la table l’avaient lu. On a commencé à en parler. Sandrine, ravie d’être au centre, a ouvert le livre à une page cornée.
« Écoutez ce passage, il m’a fait pleurer. »
Elle a lu à voix haute. C’était la scène de la cantine. Le plateau renversé. La jupe à carreaux. Les rires du réfectoire. La jeune fille qui pleure dans les toilettes.
Autour de la table, plusieurs anciens ont cessé de manger. Ils se sont tournés vers moi. Ils se souvenaient. Thierry, qui était assis à côté de moi en terminale, a posé sa fourchette.
Sandrine n’a rien remarqué. Elle a refermé le livre, émue. « Et la méchante, Solène, elle est tellement horrible. Je ne comprends pas comment on peut être comme ça. »
Solène. Solène Delaunay. Fille d’un riche concessionnaire. S comme Sandrine.
J’ai sorti un stylo de mon sac.
« Tu veux que je te le dédicace ? »
La dédicace
Sandrine m’a regardée sans comprendre. Elle a ri. « Pardon ? »
Christine, l’organisatrice de la soirée, a eu un hoquet. Elle était la seule à qui j’en avais parlé. Elle a sorti son téléphone et a montré à la table un article où mon éditeur annonçait que M. Lenoir « vivait en Bretagne et travaillait dans un supermarché ».
Le silence s’est fait autour de la table. Puis Thierry a dit doucement : « La jupe à carreaux. C’était toi, Nicole. »
Sandrine est devenue toute blanche. Elle a regardé le livre dans ses mains. Elle a regardé la page cornée. Elle a compris. Elle s’est reconnue, tout à coup, dans chaque ligne qu’elle avait trouvée « tellement horrible ».
Elle a voulu dire quelque chose. Rien n’est sorti.
J’ai pris doucement le livre de ses mains. Je l’ai ouvert à la première page et j’ai écrit : « Pour Sandrine, sans qui ce livre n’existerait pas. On n’oublie jamais ce qu’on a vécu. Mais on peut choisir ce qu’on en fait. Nicole. »
Je le lui ai rendu.
Après
Sandrine a quitté la soirée tôt. Le reste de la table, lui, n’a plus parlé que de ça. Certains sont venus s’excuser d’avoir ri, à l’époque, dans le réfectoire. Ils ne savaient pas que ça m’avait fait si mal. Je les ai crus.
Trois jours plus tard, j’ai reçu une lettre. Sandrine. Quatre pages, écrites à la main. Elle disait qu’elle avait relu le livre entier, cette fois en sachant. Qu’elle avait pleuré. Qu’elle n’avait jamais compris, à 17 ans, la souffrance qu’elle causait. Qu’elle avait été elle-même une fille malheureuse, dans une maison où l’on ne parlait que d’argent. Ce n’était pas une excuse, écrivait-elle. Juste une explication.
Je lui ai répondu. Une page. Je lui ai dit que je lui pardonnais. Et que la méchante du livre, à la fin, change. Elle ne l’avait pas encore lue jusqu’au bout.
Je suis toujours caissière à mi-temps. J’écris mon deuxième roman. Les clients du supermarché ne savent pas qui je suis. La petite souris a fini par trouver sa voix.
On peut faire taire quelqu’un pendant des années. Mais on ne sait jamais qui, un jour, écrira l’histoire.