Je m’appelle Mathilde. J’ai 32 ans, je suis professeure de mathématiques à Lausanne. Mais une grande partie de mon cœur est restée dans la vallée de Joux, ce long couloir de forêts et de lac, dans le Jura vaudois, où l’on fabrique des montres depuis trois siècles. C’est là que vivait mon grand-père, Émile.
Émile était horloger. Pas dans une grande manufacture : dans son petit atelier, au rez-de-chaussée de sa maison, avec une grande fenêtre tournée vers les sapins. Il réparait des montres anciennes pour des collectionneurs, et il en fabriquait parfois, une tous les cinq ou dix ans, en entier, de ses mains.
Les heures à l’établi
Enfant, chaque vacance, je m’asseyais sur un tabouret à côté de lui. Je ne parlais pas. Je le regardais travailler à la loupe, des heures entières, ses doigts si gros et pourtant si précis. Il me laissait trier les vis par taille, dans de petites boîtes rondes. Il m’apprenait le nom des pièces : l’échappement, le balancier, la roue d’ancre. « Tu vois, Mathilde, une montre, c’est des centaines de petites choses que personne ne voit. Mais si une seule manque, plus rien ne marche. »
Mes cousins, Loïc et Justine, trouvaient ça d’un ennui mortel. Ils restaient dans le salon, avec la télévision. Ils l’appelaient « Papy et ses petites vis ». Plus tard, quand ils ont travaillé à Genève, dans la finance, ils ne venaient plus que pour Noël, et répétaient à Émile qu’il devrait « vendre l’atelier avant que ce soit trop tard ».
Les dernières années, ses yeux faiblissaient. Il ne pouvait plus travailler. Il passait quand même ses après-midi assis devant son établi, les mains posées à plat sur le bois. Je venais le week-end. On parlait peu.
Il est parti l’hiver dernier, à 89 ans.
Le troisième tiroir
Le notaire du Sentier nous a convoqués un matin de janvier, sous la neige. Loïc et Justine ont hérité de la maison et de l’atelier, avec les outils. Ils avaient déjà parlé d’une vente à un promoteur.
Puis le notaire a lu : « À Mathilde, qui triait mes vis, je lègue le troisième tiroir de mon établi, avec tout son contenu. »
Le tiroir était posé sur la table. Plein de pièces de montres cassées, de ressorts, de rouages oxydés, de petits sachets en papier jauni.
Loïc a éclaté de rire. « Un tiroir de ferraille ! Tu pourras le revendre au kilo, Mathilde ! » Justine a ajouté : « Papy t’a laissé ses déchets ! C’est normal, tu étais toujours dans son atelier ! » Toute la pièce a ri, même ma tante.
J’ai pris une petite roue dentée entre mes doigts. Je me souvenais de ses mains. Je ne voulais pas pleurer devant eux.
Le notaire n’a rien dit. Il a regardé l’heure. Puis on a frappé à la porte. Un homme en costume gris est entré, avec une mallette. « Je suis expert en horlogerie ancienne, à Genève. Monsieur Émile m’a demandé de venir ouvrir la petite boîte noire, au fond du tiroir. »
Loïc a cessé de rire.
La boîte noire
Au fond du tiroir, sous les sachets de vis, il y avait une petite boîte en bois noir, que je n’avais jamais remarquée. L’expert l’a ouverte avec précaution, a sorti une loupe et des gants blancs.
À l’intérieur, sur un coussin de velours, il y avait un mouvement de montre de poche. Sans boîtier. Juste le mécanisme, d’une finesse incroyable, gravé à la main.
L’expert l’a regardé longtemps. Puis il a parlé, d’une voix basse. « C’est une grande complication. Calendrier perpétuel, répétition minutes, phases de lune. Entièrement faite à la main, par un seul homme. Votre grand-père y a travaillé de 1962 à 1979. Il m’en avait parlé il y a quinze ans. Il n’avait jamais voulu la montrer à personne. »
Il a retourné le mouvement. Sur la platine, gravé en minuscules lettres, il y avait : « Pour Mathilde, qui saura attendre. » Gravé, d’après l’expert, bien plus tard. Probablement l’année de ma naissance.
« Une pièce unique de cette qualité, a dit l’expert, se négocie aujourd’hui entre 800 000 et un million de francs. Peut-être plus. »
Personne ne parlait. Justine avait les mains sur la bouche. Loïc a bafouillé : « C’est l’atelier qui… enfin, ça devrait faire partie de l’atelier. »
Le notaire a répondu calmement. « Non, monsieur. Votre grand-père a précisé : le troisième tiroir et tout son contenu. L’atelier, ce sont les murs et les outils. »
Ce que j’en ai fait
Je n’ai pas vendu le mouvement. Je ne le vendrai jamais. Je l’ai fait mettre en boîtier par un vieil ami horloger d’Émile, et il est aujourd’hui exposé, en prêt, dans un musée d’horlogerie de la vallée, avec son nom à côté. Pas le mien. Le sien.
Mes cousins ont voulu vendre l’atelier. Avec un prêt garanti par la valeur du mouvement, je le leur ai racheté. J’y ai installé l’établi d’Émile, à la même place, face aux sapins. Le samedi, un jeune apprenti horloger de la vallée vient y travailler. Il trie les vis par taille, dans les petites boîtes rondes.
Loïc m’a appelée un an plus tard. Il voulait savoir s’il pouvait venir voir l’atelier. Il est resté une heure, en silence, devant l’établi. Puis il m’a dit : « Je n’ai jamais pris le temps de le regarder travailler. » Je lui ai répondu que ce n’était pas trop tard pour apprendre à regarder.
Ce qui a le plus de valeur prend souvent des années à se construire, dans le silence. Et ce sont toujours ceux qui ont eu la patience d’attendre qui en reçoivent la clé.