« Garde tes trois rangs de vieilles vignes, moi je prends le domaine ! » a ri mon frère devant toute la famille, à Lavaux. Puis une lettre est arrivée aux vendanges…

Je m’appelle Anne-Laure. J’ai 46 ans. Je suis née dans les vignes de Lavaux, ces terrasses de pierre qui descendent jusqu’au lac Léman, entre Lausanne et Vevey. Mon père, Henri, était vigneron, comme son père et son grand-père avant lui. Il disait que la vigne, c’est la patience qui se boit.

J’ai un frère aîné, Stéphane. Depuis l’enfance, il savait qu’il reprendrait le domaine. Moi, j’étais « la petite », celle qui aidait aux vendanges, qui portait les caisses, mais à qui on ne demandait jamais son avis. Je suis devenue laborantine à Lausanne. Mais chaque automne, je revenais vendanger.

Les vieilles vignes des Moilles

Au bout du domaine, il y avait une petite parcelle à part, qu’on appelait les Moilles. Trois rangs de ceps tordus, noueux, plantés en 1911 par notre arrière-grand-père. Ils donnaient très peu de raisin. Stéphane voulait les arracher depuis des années pour replanter « quelque chose de rentable ». Papa refusait toujours.

Un soir, peu avant de partir, il m’a prise à part. « Anne-Laure, ne laisse jamais personne arracher ces vignes. Jamais. Le cahier est dans le tiroir de mon bureau. » Je n’ai pas compris. J’ai promis.

Au partage, devant le notaire et toute la famille, Stéphane a choisi le domaine : cinq hectares en terrasses, la cave, la maison. Il restait la petite parcelle des Moilles, et une somme d’argent pour compenser. J’ai demandé la parcelle, et j’ai renoncé à une partie de la somme.

Stéphane a éclaté de rire. « Garde tes trois rangs de vieilles vignes tordues, moi je prends le domaine ! » Ma tante a souri. Mon oncle a secoué la tête. « Pauvre gamine, elle est sentimentale. »

Trois ans dans un garage

J’ai trouvé le cahier dans le tiroir du bureau de papa. Des notes, des dates, des analyses, sur quarante ans. Et une page entière sur le cépage des Moilles. Ce n’était pas du chasselas, comme tout le reste de la région. C’était un plant ancien, presque disparu, que papa appelait « le Vieux Blanc ». Il avait écrit : « Peut-être les derniers ceps au monde. Faire analyser un jour. »

Pendant trois ans, j’ai vinifié ce raisin seule, dans le garage de ma petite maison, avec du matériel d’occasion. Six cents bouteilles par an. J’ai envoyé des feuilles et des sarments à un laboratoire de recherche en viticulture, comme le cahier le suggérait. Je n’ai rien dit à personne.

« De la piquette de vieille fille »

Cet automne, comme chaque année, toute la famille était réunie chez Stéphane pour le repas des vendanges, sur la grande terrasse face au lac. Il a levé son verre de chasselas.

« À ma sœur, qui fait de la piquette de vieille fille dans son garage ! »

Tout le monde a ri. Même ma tante. Je n’ai pas d’enfants, pas de mari, et pour mon frère, c’était une blague inépuisable.

J’ai souri. J’avais dans mon sac une lettre recommandée, arrivée le matin même. Je l’ai posée sur la table, devant lui. « Lis-la, Stéphane. À voix haute. »

Il a ricané. « Une facture ? Tu veux que je te paie ta piquette ? » Il a ouvert l’enveloppe. Il a lu la première ligne. Et il a reposé son verre.

La lettre venait du laboratoire national de recherche en viticulture. Stéphane l’a lue d’une voix qui faiblissait.

« Madame, les analyses génétiques confirment que les ceps de votre parcelle des Moilles appartiennent à un cépage autochtone considéré comme disparu depuis le début du vingtième siècle. Il s’agit, à notre connaissance, des seuls spécimens vivants. Nous souhaitons les inscrire au patrimoine viticole protégé et vous proposer un partenariat de conservation et de replantation. »

Il y avait une deuxième feuille. Un célèbre restaurant étoilé de la région, qui avait goûté une de mes bouteilles par l’intermédiaire du laboratoire, demandait à réserver toute ma production des cinq prochaines années. À 140 francs la bouteille.

Plus personne ne riait. Ma tante a posé la main sur son cœur. Mon oncle a dit, très bas : « Henri savait… » Ma tante a ajouté qu’elle avait vu papa, des années plus tôt, assis seul au bout des Moilles, un verre à la main, à regarder le lac.

Stéphane a regardé la lettre longtemps. Puis il a fait une chose que je n’attendais pas. Il a avoué qu’il avait failli, l’an dernier, faire arracher la parcelle par erreur, avec les vignes voisines qu’il replantait. C’est son vieil ouvrier portugais qui avait refusé : « Non, ça, Monsieur Henri a dit jamais. »

Il est devenu tout pâle. « J’ai failli détruire ça. Les derniers au monde. »

Ce que nous avons fait

Je n’ai pas gardé rancune très longtemps. Les vignes m’avaient appris la patience. Avec le laboratoire, nous avons prélevé des greffons sur les vieux ceps. Il fallait une parcelle pour les replanter. Stéphane m’a proposé un demi-hectare de son domaine, en bas, près du lac. Il a refusé que je le paie.

Aujourd’hui, les jeunes plants du Vieux Blanc poussent sur ses terrasses. Nous les entretenons ensemble. Mon frère a remplacé, sur son étiquette, la mention « Domaine Henri » par « Domaine Henri, frère et sœur ». C’était son idée.

Au dernier repas des vendanges, c’est lui qui a levé son verre. « À ma sœur, qui a eu raison de ne pas m’écouter. » Tout le monde a ri, cette fois avec moi.

Le cahier de papa est toujours dans le tiroir. J’y ai ajouté une page. Elle commence par : « Ne laisse jamais personne arracher ce qui paraît inutile. »

Ce qui semble vieux et tordu porte parfois la mémoire de tout un pays. Il suffit de quelqu’un qui accepte de passer pour un sentimental assez longtemps pour la sauver.

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