Je m’appelle Samia. J’ai quarante ans, deux enfants, et je suis aide à domicile depuis quinze ans dans la région de Tarbes. J’ai connu des patients adorables, d’autres difficiles, des familles reconnaissantes et d’autres qui ne disaient même pas bonjour. Mais je n’avais jamais connu quelqu’un comme M. Armand.
Le haras au pied des montagnes
M. Armand Lacaze a quatre-vingt-quatre ans. Pendant cinquante ans, il a élevé des chevaux dans un grand haras au pied des Pyrénées, à quelques kilomètres de Tarbes. Des chevaux de course, des chevaux de selle, des juments pleines qu’il surveillait la nuit dans les écuries, une lampe à la main. On dit que ses poulains se vendaient jusqu’en Angleterre et à Dubaï. La maison est une grande bâtisse de pierre avec des volets bleus, des tableaux de chevaux sur tous les murs, et une vue sur le pic du Midi qui vous coupe le souffle.
Sa femme est partie il y a six ans. Depuis, il vit seul avec son vieux palefrenier, Pierrot, et une trentaine de chevaux.
Quand je suis arrivée, il y a deux ans, on m’a prévenue : « M. Lacaze a des troubles de la mémoire. Il oublie les noms, les visages, parfois même où il est. Ne vous inquiétez pas s’il ne vous répond pas. »
Les enfants
M. Armand a deux enfants : Bertrand, cinquante-six ans, qui dirige une entreprise à Bordeaux, et Hélène, cinquante-trois ans, qui vit à Toulouse et collectionne les sacs à main hors de prix. Ils venaient une fois par mois, le dimanche, deux heures maximum. Ils ne montaient jamais voir les chevaux. Hélène se plaignait de l’odeur du crottin.
Le plus terrible, c’était la façon dont ils parlaient devant leur père. Comme s’il n’était pas là. Comme s’il était un meuble.
« Il a encore maigri, tu as vu ? »
« De toute façon, il ne comprend plus rien. »
« Tu as fait estimer le haras ? »
M. Armand, dans son fauteuil près de la fenêtre, fixait les montagnes. Il ne réagissait jamais. J’avais mal pour lui.
Les parties de dames
Moi, je ne savais pas s’il comprenait ou non. Mais je lui parlais comme à n’importe qui. Je lui racontais ma journée, mes enfants, la météo, les nouvelles des chevaux que Pierrot me donnait. Je lui lisais le journal hippique. Et un jour, en rangeant un placard, j’ai trouvé un vieux damier en bois, avec des pions noirs et blancs usés par les années.
« Vous jouez aux dames, monsieur Armand ? »
Il n’a pas répondu. Mais ses yeux se sont posés sur le damier, longtemps. Alors j’ai installé les pions sur la petite table entre nous. J’ai avancé un pion blanc. Après une longue minute, sa main s’est levée, tremblante, et il a avancé un pion noir.
À partir de ce jour-là, on a joué tous les soirs. Il gagnait presque toujours. Ce qui m’étonnait, d’ailleurs : comment un homme qui ne se souvenait plus de son propre prénom pouvait-il anticiper cinq coups à l’avance ?
Le dimanche de trop
Un dimanche de mars, Bertrand et Hélène sont venus ensemble, avec un air particulièrement décidé. Ils se sont installés dans le salon, devant leur père. Moi, j’étais à la cuisine, la porte entrouverte. J’ai tout entendu.
« On a un acheteur pour le haras », a dit Bertrand. « Un fonds d’investissement. Ils veulent en faire un complexe de luxe, avec un golf et un spa. Ils offrent six millions. Les chevaux, on les vend aux enchères. »
« Et papa ? » a demandé Hélène, sans même le regarder.
« Une maison de retraite à Tarbes. Une bonne. Enfin, une correcte. »
« Il va signer ? »
Bertrand a ri. « Papa ne reconnaît plus personne, il signera n’importe quoi. J’ai fait préparer une procuration générale par un notaire de Bordeaux. Il vient jeudi. On lui met le stylo dans la main, et c’est réglé. »
Puis Hélène m’a vue dans l’encadrement de la porte. Elle s’est levée, a croisé les bras.
« Et toi, l’aide, tu peux commencer à chercher autre chose. Dehors à la fin du mois. On n’aura plus besoin de toi. »
Ils sont repartis une heure plus tard, sans embrasser leur père.
« Ne dis à personne »
Ce soir-là, j’avais le cœur lourd. J’ai servi la soupe à M. Armand, je l’ai aidé à s’installer, et j’ai sorti le damier, comme chaque soir. Je n’arrivais pas à me concentrer. J’ai perdu trois pions en cinq minutes.
Puis M. Armand a avancé un pion noir. Il a levé les yeux vers moi.
Et ses yeux étaient parfaitement clairs. Plus aucun voile. Plus aucun vide. Un regard vif, intelligent, un peu malicieux.
« Samia. »
J’ai sursauté. Il ne m’avait jamais appelée par mon prénom. Jamais.
« Samia, écoute-moi bien. Ne dis à personne que je me souviens de tout. »
J’ai failli lâcher le pion que je tenais.
« Monsieur Armand… vous… depuis quand ? »
Il a souri. « Depuis toujours. J’ai eu une mauvaise période après la mort de ma femme, c’est vrai. J’étais perdu. Mais ça fait trois ans que je vais mieux. Et un jour, j’ai entendu mes enfants parler de moi dans ce salon comme d’un vieux cheval qu’on envoie à l’abattoir. Alors j’ai décidé de continuer à faire semblant. Pour voir. Pour savoir qui ils étaient vraiment. »
Ce qu’il avait vu
Il a avancé un autre pion. « En trois ans, j’ai tout entendu. Leurs dettes, leurs projets, leurs disputes sur qui aurait la maison. Ils n’ont jamais demandé à monter voir les chevaux. Pas une fois. » Il a posé sa main sur la mienne. « Et toi, tu m’as lu le journal hippique tous les jours. Tu m’as parlé de tes enfants. Tu as joué aux dames avec un vieux bonhomme qui ne répondait pas. Tu ne savais même pas si je t’entendais. »
J’avais les larmes aux yeux.
« Ils viennent jeudi avec un notaire », a-t-il continué. « Je vais avoir besoin de toi. Jeudi matin, le kiné vient à dix heures. Quand il arrivera, fais-le entrer dans le salon et laisse-le près de la fenêtre. Et quoi qu’il arrive, ne dis rien. »
« Le kiné ? Mais pourquoi… »
Il a fait un clin d’œil. « Dame. » Il venait de mener un pion jusqu’au bout du damier. J’avais encore perdu.
Le jeudi
Le jeudi, à dix heures, le kiné est arrivé, comme chaque semaine. M. Castéran, un homme d’une soixantaine d’années, grand, discret, en blouse blanche, avec une petite sacoche en cuir. Je l’ai fait entrer dans le salon. Il s’est installé près de la fenêtre, en silence, comme s’il attendait la fin de la visite pour commencer sa séance.
À dix heures et demie, Bertrand et Hélène sont arrivés avec un homme en costume gris : le notaire de Bordeaux. Hélène m’a lancé un regard glacial.
« Tu es encore là, toi ? »
« Mon contrat court jusqu’à la fin du mois, madame. »
Ils n’ont même pas fait attention au kiné. Pour eux, un homme en blouse blanche, c’était du personnel.
Le notaire a posé une épaisse liasse de papiers sur la table basse. « Il s’agit d’une procuration générale. Elle donnera à vos enfants le pouvoir de gérer et de vendre l’ensemble de vos biens, monsieur Lacaze. Vous comprenez ? »
M. Armand fixait le vide, comme d’habitude.
« Il ne comprend rien, allez-y », a dit Bertrand avec impatience.
Hélène a mis un stylo dans la main de son père. Elle a guidé sa main vers la ligne en bas de la page.
« Signe là, papa. Là. Allez. »
« Bonjour, Maître »
M. Armand a regardé le stylo. Longtemps. Puis il a levé la tête. Il a regardé l’homme en blouse blanche, près de la fenêtre.
Et il a dit, d’une voix forte et parfaitement claire :
« Bonjour, Maître Castéran. Vous avez tout entendu ? »
L’homme en blouse blanche s’est levé. Il a retiré sa blouse. Dessous, il portait un costume sombre. Il a ouvert sa petite sacoche en cuir et en a sorti un dossier.
« Tout entendu, monsieur Lacaze. Comme chaque jeudi depuis dix-huit mois. »
Bertrand s’est levé d’un bond. « Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? Qui êtes-vous ? »
« Maître Jean Castéran, notaire à Tarbes. Le notaire de votre père depuis trente ans. »
La vérité du kiné
Hélène est devenue livide. Le notaire de Bordeaux a reculé d’un pas, mal à l’aise.
M. Armand a posé le stylo sur la table. Il s’est redressé dans son fauteuil. Il ressemblait de nouveau à l’homme des photos sur les murs, celui qui tenait les chevaux par la bride sous le soleil.
« Depuis dix-huit mois, Maître Castéran vient chaque jeudi déguisé en kinésithérapeute. Comme ça, personne ne se méfie. Il a constaté, avec un médecin, que j’avais toute ma tête. Et il a noté tout ce que vous disiez devant moi. Tout. Les dettes de Bertrand. Le fonds d’investissement. La maison de retraite “correcte”. » Il a regardé sa fille. « Et le jour où tu as dit que tu ne voulais pas d’un vieux qui sent le cheval dans ta voiture. »
Hélène a fondu en larmes. « Papa… on croyait que… »
« Vous croyiez que j’étais parti. Je l’ai bien compris. »
Le testament
Maître Castéran a ouvert son dossier. « Monsieur Lacaze a rédigé un nouveau testament il y a un an, devant moi et deux témoins, avec un certificat médical. Le haras ne sera pas vendu. À son décès, il reviendra à une fondation qui portera le nom de son épouse, et qui accueillera des jeunes en difficulté pour leur apprendre le métier de soigneur de chevaux. Pierrot, le palefrenier, en sera le premier responsable. »
Il a tourné une page. « Les enfants de monsieur Lacaze recevront leur part réservataire, comme la loi l’exige. Pas un euro de plus. »
Puis il m’a regardée.
« Et Mme Samia recevra la maison du gardien, à l’entrée du domaine, ainsi qu’une rente qui lui permettra de reprendre ses études d’infirmière, si elle le souhaite. »
Je n’ai pas compris tout de suite. J’ai regardé M. Armand. Il souriait.
« Tu m’as dit un soir que tu avais toujours rêvé d’être infirmière, mais que tu n’avais jamais eu les moyens. Je m’en suis souvenu. Je me souviens de tout, Samia. »
Après
Bertrand et Hélène sont partis sans un mot, suivis par le notaire de Bordeaux, qui n’arrêtait pas de s’excuser. Ils n’ont pas appelé pendant des mois. Puis, un jour d’été, Hélène est revenue seule. Elle est montée aux écuries. Elle a caressé une vieille jument. Elle a demandé à son père de lui apprendre à la brosser. Je ne sais pas si elle l’a fait pour l’héritage ou pour lui. Je préfère croire que c’est pour lui.
Moi, je n’ai pas été renvoyée. M. Armand a refusé. J’ai repris mes études d’infirmière l’automne suivant. Je travaille la journée, j’étudie le soir.
Et tous les soirs, avant de rentrer, je sors le damier. M. Armand avance un pion noir, me regarde par-dessus ses lunettes, et me dit : « Concentre-toi, Samia. Il faut toujours voir cinq coups à l’avance. »
Il gagne encore presque à chaque fois. Mais maintenant, je sais pourquoi : les gens qu’on croit absents sont souvent ceux qui voient le plus loin.