« Toi, tu ne seras jamais sur notre arbre. Les forains, ça n’a pas de racines, ça a des roues ! » m’a lancé ma belle-mère devant 120 cousins, à Saumur. Puis la généalogiste a déroulé le dernier parchemin… et demandé s’il y avait une Fontaine dans la salle…

Je m’appelle Lola, j’ai trente-trois ans, et je suis née dans une caravane, quelque part entre Angers et Cholet, un soir de fête foraine. Dans ma famille, on tient des manèges depuis cinq générations. Mon arrière-arrière-grand-père faisait tourner des chevaux de bois tirés par un vrai poney. Mon grand-père Marcel, quatre-vingt-sept ans, a encore un vieux carrousel qu’il remonte chaque été dans les villages d’Anjou. Mes parents ont des autos tamponneuses. Moi, j’ai fait des études de comptabilité, et je gère les comptes de toute la famille. Mais au fond, je suis restée une foraine. J’aime la musique des orgues, l’odeur de la barbe à papa et les gens qui rient.

Arnaud et sa famille

J’ai rencontré Arnaud à la fête de Saumur. Il avait gagné une peluche au tir à la carabine et il me l’a offerte en rougissant. Ça a été simple, évident, comme une musique de manège qu’on connaît par cœur.

Sa famille, en revanche, n’a rien de simple. Les Delacour sont une vieille famille de viticulteurs, près de Saumur. Un domaine de quarante hectares, un manoir en tuffeau, des portraits d’ancêtres dans l’escalier. Et à la tête de tout ça, ma belle-mère, Ghislaine Delacour, soixante-deux ans, des perles au cou du matin au soir, une voix qui ne monte jamais mais qui coupe comme un couteau.

La première fois qu’Arnaud m’a présentée, elle m’a tendu deux doigts.

« Fontaine… Comme les forains de la place du marché ? Ah. Eh bien. Arnaud a toujours eu le goût de l’aventure. »

Ça fait six ans que nous sommes mariés. Pendant six ans, elle m’a appelée « la petite du manège ». Elle a « oublié » de m’inviter à Noël deux fois. Elle a demandé à Arnaud, devant moi, si j’avais « des papiers en règle ». Arnaud la reprenait, elle souriait, et elle recommençait.

Le cheval de la vitrine

Il y a une chose, pourtant, qui m’intriguait depuis le premier jour. Dans le grand salon du manoir, il y a une vitrine. À l’intérieur, sur un coussin de velours, un petit cheval de bois peint, haut comme une main, avec une crinière dorée écaillée et une petite étoile rouge sur le front.

« La relique du fondateur », m’avait expliqué Ghislaine avec fierté. « Augustin Delacour l’avait sur lui quand il était enfant. C’est lui qui a fait la fortune de la famille. On ne sait pas d’où vient ce cheval, mais on ne le sortira jamais de cette vitrine. »

Moi, j’étais restée bouche bée. Parce que ce petit cheval, je l’avais déjà vu. Mon grand-père Marcel en a un exactement pareil, rangé dans une boîte en fer dans son camion. Même crinière dorée. Même étoile rouge. Il dit que c’est « le cheval de Rose », et que c’est tout ce qui reste du tout premier carrousel de la famille. Il manquait un cheval à la série, depuis toujours. « Rose l’a donné, un jour, et elle a pleuré toute sa vie », racontait mon grand-père.

J’en avais parlé à Arnaud. Il avait souri : « Tous les vieux chevaux de bois se ressemblent, ma chérie. » Je n’avais pas insisté.

Les 300 ans du domaine

Cet été, Ghislaine a organisé la plus grande fête de sa vie : les trois cents ans du domaine. Cent vingt cousins venus de toute la France, un traiteur, un quatuor à cordes dans le parc. Et surtout, la grande surprise : un immense arbre généalogique peint sur toile, préparé pendant deux ans par une généalogiste réputée, Madame Rivière, une petite dame de soixante-dix-huit ans aux cheveux blancs, venue spécialement de Tours.

Au sommet de l’arbre, en lettres dorées : Augustin Delacour, né en 1849, « le fondateur ». L’homme qui, parti de rien, avait racheté les vignes, construit le manoir et fait du domaine l’un des plus beaux de la région. Toute la famille vénérait son portrait, accroché au-dessus de la cheminée.

La veille de la fête, Ghislaine m’a appelée.

« Lola, demain, il me manque une personne au service. Tu t’occuperas du café et des boissons. Tu as l’habitude des buvettes, non ? »

Arnaud a voulu protester. J’ai dit oui. Je ne voulais pas gâcher la fête. Et puis, je l’avoue, je voulais voir cet arbre.

« Ça a des roues »

Le lendemain, à quatre heures de l’après-midi, tout le monde s’est réuni dans le grand salon. Madame Rivière se tenait près de la toile couverte d’un drap. Ghislaine a tapé sur son verre.

« Mes chers cousins, trois siècles d’histoire sont devant vous. »

Elle a retiré le drap. L’arbre était magnifique : des centaines de noms, des branches qui s’étendaient sur trois mètres, des petits portraits dessinés à la main. Tout le monde a applaudi. Les cousins cherchaient leur prénom, se prenaient en photo devant.

Moi, je passais entre les invités avec ma cafetière. Une cousine m’a demandé, en riant : « Et vous, Lola, vous êtes où sur l’arbre ? »

Ghislaine a répondu à ma place, assez fort pour que toute la pièce l’entende :

« Lola ? Oh non, elle, elle ne sera jamais sur notre arbre. Les forains, ça n’a pas de racines, ça a des roues ! »

Il y a eu un éclat de rire général. Quelques cousins ont baissé les yeux, gênés. Mais la plupart ont ri. Arnaud était parti chercher sa grand-mère à la maison de retraite et n’était pas encore revenu. J’ai senti mes joues brûler. J’ai serré la poignée de la cafetière si fort que mes doigts sont devenus blancs. Et je n’ai rien dit.

La branche manquante

C’est là que Madame Rivière s’est levée. Elle n’avait pas ri. Elle tenait contre elle un vieux tube en carton.

« Madame Delacour, excusez-moi. Avant de terminer, je dois vous dire quelque chose. L’arbre n’est pas complet. Il manque une branche. Je l’ai trouvée il y a trois semaines seulement, dans les archives d’un ancien orphelinat de Saumur. Je n’ai pas eu le temps de la peindre. »

Ghislaine a eu un petit rire nerveux.

« Une branche manquante ? Chez nous ? Voyons, nous connaissons notre famille. »

Madame Rivière a sorti du tube un parchemin jauni, protégé par une feuille de plastique. Elle l’a déroulé sur la grande table. Puis elle a regardé la vitrine, le petit cheval de bois. Longuement. Et elle a demandé, d’une voix claire :

« Est-ce qu’il y a une Madame Fontaine parmi vous ? »

Le silence est tombé d’un coup. Ghislaine a ricané.

« Une Fontaine ? Chez nous ? Ah si. La petite qui sert le café. »

J’ai levé la main. La cafetière dans l’autre.

Madame Rivière s’est approchée de moi. Et à ma grande surprise, ses yeux se sont remplis de larmes.

Le registre de 1852

« Madame, a-t-elle dit doucement, je crois que votre famille et celle-ci n’en font qu’une. »

Puis elle s’est tournée vers toute la salle et elle a lu le document.

C’était une page du registre des enfants trouvés de Saumur, datée du 3 janvier 1852. Il y était écrit qu’un petit garçon d’environ trois ans avait été déposé, par une nuit de grand froid, devant la porte du domaine Delacour. Il était enveloppé dans une couverture de laine. Il avait dans les mains un petit cheval de bois peint, à crinière dorée, avec une étoile rouge sur le front. Et dans sa couverture, il y avait un billet, recopié dans le registre :

« Il s’appelle Augustin. Je suis foraine, mon mari est mort cet hiver, et je n’ai plus de quoi le nourrir. Je vous le confie pour qu’il ait chaud et qu’il apprenne à lire. Je reviendrai le chercher quand je pourrai. Rose Fontaine. »

Madame Rivière a levé les yeux.

« Les Delacour de l’époque n’avaient pas d’enfant. Ils ont gardé le petit garçon, l’ont adopté, lui ont donné leur nom. Augustin Delacour, votre fondateur, est né Augustin Fontaine. Fils de forains. J’ai retrouvé la trace de Rose : elle est revenue, deux ans plus tard. On lui a dit que l’enfant était heureux, qu’il serait riche, qu’il valait mieux le laisser. Elle est repartie sur les routes avec son carrousel. Ses descendants n’ont jamais cessé de faire tourner des manèges. Ils portent toujours son nom. »

Elle a posé la main sur mon bras.

« Madame, vous êtes la descendante directe de la sœur d’Augustin. Vous êtes, de sang, la seule personne de cette pièce qui ne soit pas “rapportée” dans la lignée du fondateur… puisque la lignée du fondateur, c’est la vôtre. »

Le visage de Ghislaine

Je n’oublierai jamais le visage de ma belle-mère à cet instant. Elle était devenue grise. Elle a ouvert la bouche, l’a refermée. Elle a balbutié :

« C’est… c’est ridicule. C’est une erreur. »

Madame Rivière a sorti une deuxième feuille : une photo d’un registre de la fête foraine de Saumur, en 1854, où apparaissait « Veuve Rose Fontaine, carrousel de chevaux de bois, douze sujets, dont un manquant ».

« Un manquant, a-t-elle répété en regardant la vitrine. Celui-là. »

Un cousin âgé, au fond de la salle, a murmuré : « Le cheval du fondateur… c’était un cheval de manège. » Quelqu’un a commencé à rire, nerveusement. Puis un autre. Mais cette fois, ce n’était pas de moi qu’on riait.

À ce moment-là, la porte s’est ouverte. Arnaud est entré avec sa grand-mère, Mamie Hortense, quatre-vingt-quatorze ans, en fauteuil. Elle avait entendu la fin. Elle a regardé sa belle-fille, Ghislaine, et elle a dit, de sa petite voix sèche :

« Je l’ai toujours su, moi, que ce cheval venait d’une fête foraine. Ma belle-mère me l’avait dit. On n’en parlait pas. On avait honte. Et voilà ce que la honte a fait de nous. »

Le cheval de Rose

Un mois plus tard, nous avons organisé une autre fête. Pas au manoir. Sur la place du village, à côté du domaine, là où mon grand-père Marcel avait monté son vieux carrousel.

Arnaud avait apporté le petit cheval de la vitrine. Mon grand-père a sorti le sien de sa boîte en fer. Côte à côte, c’était évident : les deux chevaux avaient été sculptés par la même main. Mon grand-père a pleuré comme un enfant. « Rose l’avait donné pour que son petit n’ait pas peur la nuit », a-t-il dit. « Il revient à la maison. »

Ghislaine était là. Elle s’était habillée simplement, sans ses perles. Elle s’est approchée de moi, devant tout le monde.

« Lola… Je t’ai traitée comme une étrangère pendant six ans. Alors que c’est moi qui ne connaissais pas ma propre famille. Je te demande pardon. »

Je ne vais pas mentir : ça m’a fait du bien. Mais ce qui m’a fait le plus de bien, c’est de voir ma belle-mère monter, un peu raide, sur un cheval de bois du carrousel de mon grand-père. Elle n’y était jamais montée de sa vie. Elle a ri. D’un vrai rire, pour la première fois depuis que je la connais.

La nouvelle branche

Madame Rivière a peint la branche manquante. Aujourd’hui, sur la grande toile du salon, en haut de l’arbre, à côté d’Augustin, il y a un nouveau nom : Rose Fontaine, foraine. Et de son nom part une branche qui descend, génération après génération, jusqu’au mien. Lola Fontaine, épouse Delacour.

Le petit cheval à l’étoile rouge a rejoint le carrousel de mon grand-père. Il tourne à nouveau, chaque été, avec ses onze frères. Et chaque fois que je l’entends grincer sous la musique de l’orgue, je pense à Rose, qui a laissé son enfant pour qu’il ait chaud, et qui est repartie sur les routes avec un cheval en moins et le cœur brisé.

On croit que les racines, ce sont les vieilles pierres et les portraits dans l’escalier. Mais parfois, les racines les plus profondes sont celles qui ont des roues.

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