« À genoux, Josiane ! Essuyer mon café, c’est tout ce que vous savez faire ! » a hurlé notre directeur à la vieille femme de ménage, devant tout l’open space, à Lille. Je l’ai aidée. Puis la nouvelle actionnaire est entrée dans la salle de réunion…

Je m’appelle Inès, j’ai vingt-six ans, et je suis assistante administrative dans une entreprise d’emballages, à Lille. Une belle entreprise, avec une histoire : elle est née il y a quarante ans dans un garage de Roubaix, et aujourd’hui, elle emploie deux cents personnes, avec une usine à Tourcoing et des bureaux tout en verre près de la gare. Je suis arrivée il y a un an, en alternance, et j’ai été embauchée à la fin de mes études. J’étais fière. Je le suis toujours. Mais pas pour les raisons que je croyais.

Josiane

Tous les matins, quand j’arrivais vers sept heures, il y avait une seule autre personne dans l’open space : Josiane. Soixante-quatre ans, des cheveux gris coupés court, une blouse bleue un peu trop grande, et un vieux chariot avec des seaux, des balais et des chiffons. Elle travaillait pour la société de nettoyage qui s’occupait de nos bureaux. Elle commençait à cinq heures et finissait juste avant l’arrivée des autres.

Elle disait bonjour à tout le monde. Avec un vrai sourire, en regardant les gens dans les yeux. Et presque personne ne lui répondait. Les gens passaient devant elle avec leurs écouteurs, leurs téléphones, comme si elle faisait partie des meubles.

Moi, je lui répondais. Puis, un matin, je lui ai apporté un café. Le lendemain aussi. On a pris l’habitude de boire notre café ensemble, à sept heures dix, près de la fenêtre. Elle me posait des questions sur mon travail, sur ma famille, sur les gens du bureau. Elle avait un drôle de petit cahier à spirale, tout corné, dans la poche de sa blouse. De temps en temps, elle notait quelque chose dedans.

Un jour, je lui ai demandé ce qu’elle écrivait.

« Des choses à ne pas oublier, ma petite. À mon âge, on oublie vite. »

Elle a souri. Je n’ai pas insisté.

Grégoire

Il y a trois mois, un nouveau directeur commercial est arrivé. Grégoire. Quarante-deux ans, costume ajusté, montre énorme, parfum qui arrivait dans la pièce trois secondes avant lui. Il venait d’une grosse société parisienne, et il nous l’a fait savoir dès le premier jour.

« Ici, c’est fini la petite PME de papa. On va passer à la vitesse supérieure. »

Grégoire hurlait sur les commerciaux. Il humiliait les stagiaires en réunion. Il s’attribuait le travail des autres. Mais c’est avec Josiane qu’il était le pire. Il l’appelait « la serpillière ». Quand il arrivait tôt, il faisait exprès de marcher sur le sol encore mouillé avec ses chaussures pleines de boue. Il lui jetait ses gobelets vides à côté de la poubelle.

« Ramassez, c’est votre boulot. »

Un matin, il lui a dit, devant moi : « À votre âge, vous n’avez pas honte de faire ça ? Vous n’avez rien fait de votre vie ? »

Josiane l’a regardé calmement.

« Si, monsieur. J’ai fait beaucoup de choses. »

Il a ricané. Elle a sorti son cahier. Et elle a noté quelque chose.

La rumeur de la nouvelle actionnaire

Depuis quelques semaines, une rumeur circulait. Le fonds d’investissement qui possédait l’entreprise depuis quinze ans avait revendu ses parts. Cinquante et un pour cent. Une seule personne les avait rachetées. On ne savait pas qui. La direction elle-même ne connaissait que son nom de société, une holding inconnue. On disait que c’était quelqu’un « du Nord », quelqu’un qui voulait « remettre de l’humain » dans l’entreprise.

Grégoire, lui, était persuadé que c’était un grand patron qui allait le nommer directeur général. Il en parlait à tout le monde.

« Lundi, quand le nouveau boss arrivera, vous allez voir qui va monter. »

La réunion était fixée au lundi, à dix heures. Toute la direction serait là. Le directeur général, Monsieur Delattre, un homme gentil mais un peu fatigué, nous avait demandé de préparer la grande salle avec des viennoiseries et du café.

Lundi, neuf heures

Ce lundi-là, l’ambiance était électrique. Tout le monde était arrivé tôt, en tenue impeccable. Josiane était encore là, plus tard que d’habitude : elle finissait de nettoyer les vitres de la salle de réunion.

Vers neuf heures, Grégoire est passé à côté d’elle, un gobelet de café à la main, en parlant fort au téléphone. Je l’ai vu. Je le jure. Il a fait un petit mouvement du poignet. Le gobelet s’est renversé. Le café a coulé sur la moquette claire et sur les chaussures de Josiane.

Il s’est retourné, furieux, comme si c’était elle qui l’avait bousculé. Et il a hurlé, devant quarante personnes :

« À genoux, Josiane ! Essuyer mon café, c’est tout ce que vous savez faire, et c’est pour ça qu’on vous paie au minimum ! Dépêchez-vous, le nouveau patron arrive dans une heure ! »

Tout l’open space s’est figé. Personne n’a rien dit. Personne.

Josiane l’a regardé quelques secondes. Puis, lentement, elle s’est mise à genoux sur la moquette, et elle a commencé à éponger le café avec un chiffon.

Je n’ai pas pu rester assise. J’ai pris le paquet de mouchoirs sur mon bureau, je me suis agenouillée à côté d’elle et j’ai commencé à l’aider.

Grégoire a explosé.

« Vous, la petite assistante, vous faites quoi, là ? Si vous ramassez encore une fois ses saletés, vous prenez la porte avec elle ! Je vous le promets ! »

J’ai eu peur. Vraiment peur. J’ai un loyer, un crédit pour ma voiture. Mais je suis restée à genoux. Josiane a posé sa main sur la mienne.

« Merci, Inès. Allez, relevez-vous. Tout va bien se passer. »

Elle s’est relevée, a ramassé son chariot, et elle est partie vers les vestiaires. Elle a sorti son petit cahier, et elle a écrit une longue ligne.

Dix heures

À dix heures moins cinq, toute la direction était debout dans la grande salle de réunion. Monsieur Delattre, la directrice financière, le directeur de l’usine, la DRH, et Grégoire, bien sûr, au premier rang, près de la porte, pour être le premier à serrer la main. On m’avait demandé d’être là pour prendre des notes.

À dix heures pile, la porte s’est ouverte.

Une femme est entrée. Un tailleur bleu marine, un chemisier blanc, des cheveux gris coupés court, impeccables. Un sac en cuir simple.

Grégoire a fait un pas en avant, un grand sourire aux lèvres, la main tendue.

« Madame, bienvenue, je suis Grégoire, directeur commercial, je… »

Et son sourire s’est figé.

C’était Josiane.

« Asseyez-vous, Grégoire »

Elle n’a pas pris sa main. Elle est passée devant lui, a fait le tour de la table et s’est assise dans le grand fauteuil, au bout. Elle a posé devant elle son vieux cahier à spirale, tout corné.

« Bonjour à tous. Asseyez-vous, je vous en prie. Vous aussi, Grégoire. »

Monsieur Delattre était devenu tout pâle. Lui, il avait compris. Il a murmuré : « Madame Leroy… »

Josiane a souri.

« Pour ceux qui ne me connaissent pas, je m’appelle Josiane Leroy. Il y a quarante ans, avec mon mari, Jean, j’ai fondé cette entreprise dans notre garage de Roubaix. On fabriquait des cartons à la main, la nuit, sur la table de la cuisine. Quand Jean est parti, il y a quinze ans, j’ai été obligée de vendre la majorité des parts à un fonds. Je l’ai regretté chaque jour. Le mois dernier, j’ai tout racheté. »

Un silence de mort.

« Mais avant de revenir, je voulais savoir ce qu’était devenue la maison que nous avions construite. Pas à travers des chiffres et des rapports. De l’intérieur. Alors, depuis quatre mois, je fais le ménage dans vos bureaux. Tous les matins, de cinq heures à neuf heures. »

Le cahier

Elle a ouvert son cahier.

« J’ai tout noté. Qui dit bonjour. Qui ne dit pas bonjour. Qui reste tard pour aider un collègue. Qui laisse son bureau dans un état lamentable. Qui parle mal aux autres quand il croit que personne ne regarde. »

Elle a tourné quelques pages.

« Grégoire. Douze septembre : marche exprès sur le sol mouillé. Trois octobre : jette ses gobelets par terre, dit “ramassez, c’est votre boulot”. Dix-sept octobre : me demande si je n’ai pas honte, à mon âge. Et ce matin, neuf heures quatre : renverse volontairement son café et m’ordonne de me mettre à genoux devant quarante personnes. Puis menace de renvoyer une jeune femme parce qu’elle m’a aidée. »

Grégoire balbutiait.

« Madame… je… c’était un accident… je ne savais pas que… »

« Que c’était moi ? » a dit Josiane doucement. « Justement, Grégoire. C’est bien ça le problème. Vous ne saviez pas que c’était moi. Vous pensiez que c’était juste une femme de ménage. Et vous pensiez que ça vous donnait le droit. »

La décision

Elle a refermé son cahier.

« Vous êtes encore en période d’essai, je crois. Madame la directrice des ressources humaines, vous voudrez bien y mettre fin aujourd’hui. Grégoire, vous pouvez prendre vos affaires. Je vous demanderai simplement une chose en partant : dites bonjour à la personne qui nettoie le hall. Elle s’appelle Fatou. Elle commence à cinq heures, elle aussi. »

Grégoire s’est levé, rouge comme une tomate, et il est sorti sans un mot. À travers les vitres de la salle, on l’a vu traverser l’open space. Quarante paires d’yeux le suivaient. Cette fois, personne ne baissait la tête.

Puis Josiane s’est tournée vers moi. J’étais tellement émue que mon stylo tremblait.

« Inès. Ce matin, vous avez été la seule à vous mettre à genoux à côté de moi. Vous avez risqué votre poste pour une femme de ménage que tout le monde ignorait. Ça, ça ne s’apprend dans aucune école. »

Elle a ouvert son cahier à la toute dernière page. Il y avait mon prénom, avec une date : celle de mon premier café avec elle.

« Je cherche quelqu’un pour m’aider à remettre de l’humain dans cette maison. Quelqu’un qui écoute les gens. Je voudrais que vous deveniez mon assistante de direction. Avec le salaire qui va avec. »

Je n’ai pas pu répondre. J’ai juste hoché la tête, en pleurant.

Ce qui a changé

Depuis, beaucoup de choses ont changé dans l’entreprise. Josiane a réuni tous les employés à l’usine de Tourcoing, des ouvriers aux commerciaux, et elle leur a raconté son histoire. Elle a augmenté les salaires les plus bas. Elle a internalisé l’équipe de ménage, pour que les agents fassent vraiment partie de la maison, avec les mêmes avantages que tout le monde. Fatou est devenue responsable de l’équipe.

Et chaque lundi matin, à sept heures dix, Josiane boit toujours son café près de la fenêtre de l’open space. Avec moi. Et maintenant, avec tous ceux qui arrivent tôt. Les gens lui disent bonjour. Et ils disent bonjour aussi à Fatou, à Mehdi, à Sandrine, à tous ceux qu’on ne voyait pas.

Le petit cahier à spirale est rangé dans le tiroir de son bureau. Elle m’a dit qu’elle ne l’ouvrirait plus. Mais je crois qu’elle a gardé un stylo dans sa poche, au cas où.

On ne sait jamais qui tient le balai. Alors la seule façon de ne jamais se tromper, c’est de respecter tout le monde.

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