Mon père m’a donné sa vieille machine à écrire. En changeant le ruban, j’ai pu lire, lettre par lettre, la dernière lettre qu’il avait tapée. Elle m’était adressée…

Je m’appelle Anne, j’ai 55 ans. Mon père, Robert, en a 83. Pendant des années, notre relation s’est résumée à des coups de téléphone polis et des repas de Noël sans vagues. Nous n’avons jamais reparlé de 1991.

Le ruban

Le mois dernier, mon père a déménagé dans un appartement plus petit. En vidant son bureau, il m’a donné sa vieille machine à écrire noire, celle dont j’adorais le cliquetis quand j’étais enfant.

Chez moi, j’ai voulu changer le ruban. En le déroulant, j’ai vu sur le tissu noir des petites lettres plus claires, imprimées en creux. Chaque touche frappée avait laissé sa trace.

Je l’ai approché de la lampe. J’ai lu : « Ma chère Anne ».

J’ai passé la nuit entière assise par terre, une loupe dans une main, le ruban dans l’autre, à recopier chaque lettre sur un cahier. Comme le ruban était inversé, je m’aidais d’un petit miroir. Certaines lettres se chevauchaient. Il y avait plusieurs couches. Mon père avait tapé la même lettre plusieurs fois.

1991

À 20 ans, j’avais décidé de partir à Paris pour étudier le dessin. Mon père voulait que je reprenne sa librairie. La dispute avait été terrible. Sa dernière phrase m’avait suivie pendant trente-cinq ans : « Si tu pars, ne reviens pas. »

Je suis partie. Je suis revenue, bien sûr, pour les fêtes, puis pour les anniversaires. Mais quelque chose était cassé.

Au petit matin, j’avais la lettre entière sur mon cahier.

« Ma chère Anne,

Je t’ai dit de ne pas revenir. Je voulais dire exactement le contraire. Je voulais dire : pars, et reviens quand tu veux, aussi souvent que tu veux. Je ne voulais pas que tu partes parce que j’avais peur que tu n’aies plus besoin de moi. C’est une mauvaise raison. Dessine. Dessine tout. Ta chambre restera comme elle est. La porte n’est jamais fermée à clé.

Ton père qui ne sait pas parler. »

« Je ne l’ai jamais postée »

Le lendemain, je suis allée chez mon père avec le cahier. Je ne savais pas comment commencer. Alors je l’ai simplement posé sur la table, ouvert à la bonne page.

Il a mis ses lunettes. Il a lu. Ses mains se sont immobilisées.

— Où as-tu trouvé ça ?

— Dans le ruban de ta machine.

Il a eu un petit rire, incrédule. Puis il a regardé par la fenêtre très longtemps.

— Je l’ai tapée trois fois, a-t-il dit. Trois soirs de suite. Chaque matin, je la relisais, je la trouvais ridicule, et je la jetais. Je me disais que tu étais mieux sans moi pour te retenir.

— Elle est arrivée, papa. Avec trente-cinq ans de retard, mais elle est arrivée.

Il a enlevé ses lunettes. Pour la première fois depuis mon enfance, je l’ai vu pleurer. Je me suis assise à côté de lui et j’ai posé ma tête sur son épaule, comme quand j’avais six ans.

Une réponse

Ma chambre, chez lui, était restée comme elle était, jusqu’au déménagement. Je ne l’avais jamais remarqué. Il avait même gardé mes premiers dessins dans un carton, rangés par année.

J’ai racheté un ruban neuf. Le soir même, j’ai tapé ma réponse sur sa machine. Une page, avec des fautes de frappe partout, parce que je n’avais plus l’habitude.

« Mon cher papa. Je suis revenue. »

Je la lui ai postée. Une vraie lettre, avec un timbre. Il l’a encadrée au-dessus de son bureau.

Et j’ai gardé le vieux ruban. Il est enroulé dans une petite boîte en fer, sur mon étagère. C’est la plus belle lettre que j’aie jamais reçue.

Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par IA.

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