Je m’appelle Inès. J’ai vingt-sept ans, et il y a un an, j’étais une toute jeune avocate au barreau de Poitiers. Je partageais un petit bureau sans fenêtre avec deux autres débutants, je mangeais des sandwichs sur mes dossiers et je doutais de moi tous les matins. Je n’avais encore jamais plaidé un vrai procès. Celui-là allait changer ma vie.
Le kiosque de la place
Sur une petite place du centre de Poitiers, à deux pas de l’église romane et du marché, il y a un kiosque à journaux vert sapin, avec un toit en zinc et des volets en bois. Il est tenu depuis quarante-trois ans par Mme Odile. Elle a soixante et onze ans, des cheveux blancs relevés en chignon, un gilet gris qu’elle porte été comme hiver et des lunettes rondes accrochées à une chaînette.
Tout le quartier la connaît. Elle garde les clés des voisins partis en vacances. Elle prête de la monnaie aux étudiants pour le café. Elle met de côté le journal de M. Robert, quatre-vingt-dix ans, qui ne peut plus venir le chercher, et elle le lui porte elle-même le soir. Elle connaît le prénom de chaque enfant qui vient acheter des cartes à collectionner. Elle a toujours un mot gentil, et une pile de mots croisés pour ceux qui n’ont pas de quoi payer.
Moi, je passais devant son kiosque tous les matins. Je lui achetais le journal local, et elle me disait : « Alors, Maître, on sauve le monde aujourd’hui ? » Je riais. Je ne sauvais rien du tout.
Le promoteur
Un jour, en me rendant mon journal, Mme Odile m’a tendu une enveloppe. Une assignation. Un grand promoteur immobilier venait d’acheter tous les immeubles autour de la place. Il voulait construire une galerie commerciale vitrée, avec des boutiques de luxe et un parking souterrain. Le kiosque était au milieu de ses plans. Il demandait au tribunal d’ordonner son expulsion et sa démolition, en affirmant qu’elle occupait le terrain « sans droit ni titre ».
« Vous voulez bien me défendre, Maître ? » m’a-t-elle demandé.
J’ai dit oui sans réfléchir. Puis je suis rentrée à mon bureau et j’ai paniqué. En face, il y avait Maître Delacourt. L’avocat le plus redouté de la ville. Costume trois pièces, montre en or, voix de théâtre. On disait qu’il n’avait pas perdu un procès depuis quinze ans.
Les préparatifs
J’ai travaillé jour et nuit. J’ai cherché des titres d’occupation, des autorisations municipales, des contrats. Je n’ai trouvé presque rien. Le kiosque avait été installé à une époque où tout se faisait sur une poignée de main. Mme Odile m’assurait qu’il existait « une convention de 1979 », mais elle ne savait plus où elle l’avait rangée. Les archives de la mairie avaient été inondées en 1995.
La veille de l’audience, je suis allée la voir au kiosque. Je lui ai dit la vérité : « Madame Odile, je crois qu’on va perdre. »
Elle a souri. Elle a rangé une pile de magazines, elle a fermé le volet du kiosque, et elle m’a dit : « Ne vous inquiétez pas, ma petite. Demain, faites de votre mieux. Le reste, on verra. »
Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire.
L’audience
Le tribunal judiciaire de Poitiers est installé dans un bâtiment ancien, avec de hautes fenêtres et des boiseries sombres. Ce matin-là, la salle était pleine. Les habitants du quartier étaient venus en nombre pour soutenir Mme Odile : M. Robert dans son fauteuil, des commerçants, des mamans, des étudiants. De l’autre côté, le promoteur, en costume clair, entouré de ses collaborateurs, souriait comme s’il avait déjà gagné.
Mme Odile s’est assise à côté de moi, son vieux cabas en toile sur les genoux.
La présidente du tribunal était une femme d’une cinquantaine d’années, Mme Fournier, connue pour sa rigueur. Elle a ouvert l’audience et a donné la parole à Maître Delacourt.
Le show de Maître Delacourt
Il s’est levé lentement, a ajusté sa robe, a fait un grand sourire à la salle.
« Madame la présidente, cette affaire est d’une simplicité enfantine. Mon client a acquis l’ensemble des parcelles de la place. Il porte un projet moderne, ambitieux, qui créera cent emplois. Et au milieu, il y a… » il a fait une pause théâtrale, « … un kiosque à journaux. Au vingt et unième siècle. »
Quelques rires dans les rangs du promoteur.
Il s’est tourné vers Mme Odile.
« Les journaux, c’est fini, madame. Comme votre kiosque. Retournez vendre vos mots croisés ! »
Cette fois, une partie de la salle a ri. Même le greffier a esquissé un sourire. Moi, j’ai senti mon visage brûler.
Puis il s’est tourné vers moi.
« Ma jeune consœur va sans doute vous parler d’humanité, de quartier, de nostalgie. Très bien. Mais le droit, ce n’est pas de la poésie. Sa cliente n’a aucun titre. Aucun. Je doute même qu’elle sache ce qu’est un bail. Avec tout le respect que je lui dois, Madame Odile sent l’encre d’imprimerie, pas le droit. »
Il s’est rassis, satisfait.
Ma plaidoirie
La présidente m’a donné la parole. Je me suis levée. J’ai commencé à parler de l’histoire du kiosque, de son rôle dans le quartier, de la jurisprudence sur l’occupation paisible et prolongée. Mais je voyais bien que ça ne prenait pas. La présidente prenait des notes, impassible. Maître Delacourt souriait en regardant le plafond.
Puis la présidente m’a interrompue.
« Maître, avez-vous un titre écrit ? Une convention, une autorisation ? »
J’ai feuilleté mon dossier. Mes mains tremblaient tellement que des feuilles sont tombées par terre. Maître Delacourt a ricané.
« Non, Madame la présidente. Pas… pas pour l’instant. »
J’allais m’effondrer. C’est là que j’ai senti une main se poser doucement sur mon bras.
« Laissez-moi faire, ma petite. »
La robe noire
Mme Odile s’est levée. Lentement. Elle a ouvert son vieux cabas en toile. Elle en a sorti quelque chose de noir, plié avec un soin infini. Elle l’a déplié devant toute la salle.
C’était une robe d’avocat. Ancienne, un peu usée aux manches, avec un rabat blanc impeccable. Et, cousue sur l’épaule, l’épitoge herminée que portent les anciens bâtonniers.
Un murmure a parcouru la salle.
Mme Odile a regardé la présidente droit dans les yeux.
« Vous ne me reconnaissez pas, Madame la présidente ? »
La présidente l’a fixée. Puis elle a pâli. Elle a retiré ses lunettes.
« Maître… Maître Odile Brunet ? »
Qui était Mme Odile
Personne dans la salle ne comprenait. Sauf la présidente, et quelques vieux avocats au fond, qui se sont redressés d’un coup.
Mme Odile a parlé d’une voix calme, claire, qui portait jusqu’au fond de la salle.
« Je m’appelle Odile Brunet. J’ai été avocate au barreau de Poitiers pendant vingt-deux ans. J’en ai été la bâtonnière en 1980. À l’époque, Madame la présidente, vous étiez une jeune stagiaire dans mon cabinet. Vous aviez peur de prendre la parole. Vous vous rappelez ce que je vous disais ? »
La présidente a murmuré : « Le droit, c’est la défense des petits contre les puissants. Sinon, ça ne sert à rien. »
« Exactement. » Mme Odile a souri. « En 1982, mon mari est tombé malade. J’ai quitté le barreau pour m’occuper de lui. J’ai repris ce kiosque, qui appartenait à ma mère. Je n’ai jamais regretté. Mais je n’ai jamais oublié le droit. »
La convention de 1979
Elle a sorti de son cabas une pochette cartonnée, jaunie par le temps.
« Maître Delacourt dit que je n’ai aucun titre. Il se trompe. En 1979, c’est moi qui ai rédigé, pour ma mère, la convention d’occupation du kiosque avec la ville. Une convention de quatre-vingt-dix-neuf ans, renouvelable, signée par le maire de l’époque. J’en ai gardé l’original. Je ne l’avais pas donné à mon avocate parce que je voulais voir de quoi elle était capable. Et je voulais voir jusqu’où Maître Delacourt irait. »
Elle a posé le document sur le bureau du greffier.
« Article 7 : en cas de vente des terrains environnants, la convention reste opposable à tout acquéreur. Article 9 : toute démolition du kiosque est subordonnée à l’accord écrit de l’occupante. Je ne l’ai pas donné. Et je ne le donnerai pas. »
Le silence de Maître Delacourt
Maître Delacourt était devenu blême. Il a demandé à voir le document. La présidente le lui a tendu. Il l’a lu une fois, deux fois. Ses mains tremblaient légèrement.
« Madame la présidente, je… je demande un renvoi. »
« Refusé », a dit la présidente d’une voix sèche. Puis, plus doucement : « Maître Delacourt, je vous conseille de relire ce document attentivement. Et peut-être de présenter vos excuses à Maître Brunet. Elle a formé la moitié des avocats de cette ville. »
Le promoteur s’est penché vers son avocat et lui a parlé à l’oreille, furieux. Delacourt s’est levé, la voix soudain très petite.
« Madame… Maître… je retire mes propos. Je ne savais pas. »
Mme Odile l’a regardé avec un sourire très doux.
« Justement, Maître. On ne sait jamais qui se trouve derrière un comptoir. C’est pour ça qu’on doit respecter tout le monde. »
Le jugement
Trois semaines plus tard, le tribunal a rendu son jugement. Le promoteur était débouté de toutes ses demandes, et condamné à payer les frais de procédure. Le kiosque restait. Le promoteur a dû modifier ses plans : la galerie vitrée a été construite, mais autour du kiosque, qui se trouve aujourd’hui au milieu d’une petite place piétonne, avec des bancs et des arbres.
Le jour du jugement, tout le quartier est venu devant le kiosque. M. Robert a apporté une bouteille de pineau. Les enfants ont fait une banderole. Mme Odile a pleuré, un tout petit peu, derrière ses lunettes rondes.
Ce qu’elle m’a appris
Le soir même, elle m’a invitée à boire un café dans son kiosque. Elle m’a rendu la robe noire, pliée.
« Elle est pour vous, Inès. Vous en aurez plus besoin que moi. Vous avez eu peur, mais vous êtes restée debout. C’est ça, être avocate. »
Je la porte à chaque audience. Le rabat est un peu jauni, les manches un peu usées. Mais chaque fois que je l’enfile, je pense à ce que la présidente avait murmuré ce matin-là. Le droit, c’est la défense des petits contre les puissants. Sinon, ça ne sert à rien.
Et tous les matins, je passe toujours au kiosque vert de la place. Mme Odile me tend mon journal et me demande : « Alors, Maître, on sauve le monde aujourd’hui ? » Maintenant, je lui réponds : « On essaie, Maître. On essaie. »