Je m’appelle Albert, j’ai 72 ans. Il y a quarante ans, j’ai ouvert une petite épicerie de quartier à Schaerbeek, à Bruxelles. Douze mètres carrés, des cageots de légumes sur le trottoir, et ma femme Josée à la caisse. Aujourd’hui, notre enseigne compte quarante magasins dans toute la Belgique et emploie près de huit cents personnes.
Josée nous a quittés il y a cinq ans. Nous n’avons pas eu d’enfants. Depuis, une question m’empêchait de dormir : à qui confier ce que nous avions bâti ensemble ?
Le neveu
Le choix semblait évident. Mon neveu, Kevin, 36 ans, le fils de ma sœur. Diplômé d’une grande école de commerce, ambitieux, brillant dans les réunions. Il dirigeait notre plus grand magasin, à Ixelles, avec des chiffres excellents. Il m’appelait « tonton » au téléphone et me parlait de « transformation » et de « rentabilité au mètre carré ».
Mais quelque chose me gênait. Le taux de départ des employés dans son magasin était le plus élevé du réseau. Et Josée m’avait toujours dit : « Un magasin, Albert, ce n’est pas des rayons. C’est la façon dont on y traite les gens qui n’ont pas d’argent. »
Avant de signer les papiers de succession, j’ai voulu voir de mes propres yeux. Je me suis laissé pousser la barbe pendant deux mois. J’ai ressorti du grenier un vieux manteau troué, une casquette usée, des chaussures fatiguées. Mon chauffeur m’a déposé à trois rues du magasin. Il m’a regardé partir avec une tête d’enterrement : « Monsieur Albert, vous êtes sûr ? » J’étais sûr. Sur le trottoir, deux passants ont changé de côté en me croisant. Une jeune femme m’a tendu une pièce sans me regarder. En quelques minutes, j’ai compris ce que ressentaient chaque jour des milliers de personnes. Je suis entré seul, un mardi midi, à l’heure de pointe.
Quarante centimes
J’ai pris une soupe en brique et un petit pain. Je suis allé à la caisse. J’ai sorti de ma poche une poignée de petites pièces et je les ai comptées, lentement, une par une, comme le font tant de gens âgés que j’avais vus dans mes magasins. Derrière moi, la file s’impatientait.
Il manquait quarante centimes. J’ai fait mine de chercher dans mes poches. La caissière, une jeune femme de 23 ans au badge marqué « Samira », m’a souri. « Ce n’est rien, monsieur. Je vous les mets. » Elle a sorti des pièces de la poche de son gilet. Puis elle a ajouté, à voix basse : « Prenez aussi une pomme, c’est pour moi. »
C’est à ce moment que Kevin est arrivé, alerté par la file. « Qu’est-ce qui se passe ici ? » Il m’a regardé de haut en bas. Il a fait une grimace de dégoût. « Les clochards, dehors ! Vous faites fuir la clientèle ! »
Puis il s’est tourné vers Samira. « Et toi, on ne fait pas la soupe populaire ici. Encore une fois et tu prends la porte. » Vingt clients nous regardaient. Samira a baissé la tête. Ses yeux brillaient. Kevin a fait signe au vigile. « Sortez-le. »
La casquette
Le vigile s’est approché, gêné. Je n’ai pas bougé. J’ai levé la main. Et j’ai retiré ma casquette.
Kevin a mis deux secondes à comprendre. La barbe le trompait encore. Puis il a vu mes yeux, et la petite cicatrice sur mon front qu’il connaissait depuis l’enfance. Il est devenu livide. « Ton… tonton ? »
Samira a porté la main à sa bouche. Le vigile a reculé d’un pas. Dans la file, une vieille dame a murmuré : « C’est le monsieur de la publicité… »
J’ai parlé calmement, assez fort pour que tout le monde entende. « Je m’appelle Albert. J’ai fondé ce magasin avec ma femme il y a quarante ans. Il y a cinq minutes, j’étais un vieil homme à qui il manquait quarante centimes. Et dans tout ce magasin, une seule personne m’a traité comme un être humain. »
Kevin a voulu parler. « Tonton, je ne savais pas que c’était toi, sinon… » « Sinon quoi, Kevin ? C’est exactement ça, le problème. »
La succession
Le lendemain, j’ai réuni le conseil d’administration. Kevin n’a pas été renvoyé : je ne voulais pas d’une vengeance. Mais il n’a pas été nommé. Je lui ai proposé une seule chose : passer six mois comme simple employé dans notre plus petit magasin, à Anderlecht, à la caisse et au réassort. Il a d’abord refusé, furieux. Puis, une semaine plus tard, il a accepté. J’ai appris qu’il était devenu, là-bas, un autre homme. Les clients du quartier l’appellent par son prénom.
Pour Samira, j’ai fait ce que Josée aurait fait. Je l’ai rencontrée dans un café, sans barbe et sans manteau troué. Elle étudiait la gestion le soir et travaillait le jour pour aider sa mère. Je lui ai proposé de financer la fin de ses études et de rejoindre notre programme de jeunes dirigeants. Elle a pleuré. Puis elle a dit : « À une condition, monsieur Albert. Je garde un jour de caisse par semaine. Pour ne jamais oublier. »
Aujourd’hui, Samira dirige le magasin d’Ixelles. Le taux de départ y est devenu le plus bas du réseau. Et près de chaque caisse, il y a une petite boîte, discrète, avec une étiquette écrite à la main : « Il vous manque quelques centimes ? Servez-vous. Quelqu’un a pensé à vous. »
J’ai choisi mon successeur ce jour-là, sans le savoir. La valeur d’une personne ne se lit pas dans un tableau de chiffres. Elle se lit dans quarante centimes tendus à un inconnu.