Je m’appelle Nadia, j’ai 52 ans, et depuis quatre ans je suis l’aide à domicile de Monsieur Favre. Il a 84 ans. Il a été pendant cinquante ans l’un des hôteliers les plus respectés de Haute-Savoie, et il vit aujourd’hui seul dans un immense chalet à Megève, entre ses livres, ses photos de montagne et le souvenir de sa femme, Hélène.
Le premier jour, il m’a fait asseoir dans la cuisine et m’a dit, avec un petit sourire malicieux : « Nadia. Ne dites à personne que je ne fais jamais la sieste. » Je n’ai pas compris. Tous les après-midi, il fermait la porte de son bureau en disant à voix haute : « Je vais me reposer. » Et je l’entendais taper sur son ordinateur. Je me suis dit qu’un homme qui avait dirigé des hôtels toute sa vie n’aimait sans doute pas qu’on le croie fatigué. J’ai gardé son secret, sans poser de questions, comme on garde les secrets des gens qu’on respecte.
Le fils qui venait pour l’argent
Monsieur Favre a un fils, Stéphane. Il vit à Lyon et vient au chalet seulement quand il a besoin d’argent. Il entre sans dire bonjour, ouvre les tiroirs, soulève les tableaux pour regarder derrière. Il appelle son père « le vieux », même devant lui. Moi, il m’appelle « la bonne ». Quand il me croise dans le couloir, il vérifie que je n’ai rien dans les mains.
Le mois dernier, la bague de feu Madame Favre a disparu. Une bague ancienne, avec une émeraude, que Monsieur gardait dans une petite boîte en bois dans sa chambre. Il n’a rien dit. Il a juste regardé la boîte vide longtemps.
Le déjeuner du dimanche
Le dimanche suivant, Stéphane a organisé un déjeuner au chalet. Sa femme, ses enfants adultes, des cousins, des amis de la famille. Douze personnes autour de la grande table. J’ai cuisiné toute la matinée.
Au dessert, Stéphane s’est levé, son verre à la main. « J’ai une annonce. J’ai fait installer des caméras dans la maison il y a trois semaines. Et je sais qui a volé la bague de maman. » Il s’est tourné vers moi et m’a montrée du doigt. « Ce soir, la voleuse, toute la famille va voir ta tête à la télé ! »
Tout le monde s’est tourné vers moi. Sa femme a murmuré : « Je l’avais dit. Les aides à domicile, ça se sert. » J’ai fondu en larmes. Je n’avais jamais rien pris de ma vie. Pas même un chocolat dans la boîte du salon.
Stéphane a branché une clé USB sur le grand écran du salon. Alors Monsieur Favre a levé la main, calmement. Il a sorti de la poche de son gilet une autre clé USB.
« Attends, Stéphane. Avant ta vidéo… on va regarder la mienne. Jeudi, 15 heures. »
Stéphane est devenu tout blanc.
Jeudi, 15 heures
Monsieur Favre a expliqué, d’une voix tranquille : « Il y a un an, des choses ont commencé à disparaître. Une montre. De l’argent liquide. Un tableau de ta mère. Alors j’ai fait installer mes propres caméras. Toutes petites. Et l’après-midi, au lieu de dormir, je regardais. Nadia ne savait rien. Toi non plus. »
Il a appuyé sur la télécommande. L’image est apparue. La chambre de Monsieur. Jeudi, 15 h 02. Ce jour-là, j’étais partie à la pharmacie, au village. On voyait la porte s’ouvrir. Et Stéphane entrer.
Il a ouvert la petite boîte en bois. Il a pris la bague. Il l’a glissée dans sa poche. Puis il a sorti son téléphone, et on a entendu sa voix, très nettement : « C’est bon, je l’ai. Le vieux ne verra rien. Et s’il y a un problème, on accusera la bonne. »
Dans le salon, plus personne ne respirait. La femme de Stéphane avait posé sa fourchette. Un cousin a murmuré : « Ce n’est pas possible… »
Stéphane a balbutié : « Papa… je voulais juste la faire estimer… j’allais la remettre… » Monsieur Favre l’a regardé longtemps. « Tu allais surtout laisser une femme honnête aller en garde à vue à ta place. »
La bague d’Hélène
Stéphane a sorti la bague de sa propre poche. Il l’avait sur lui depuis le début, prêt à la glisser dans mes affaires si personne ne trouvait rien. Il l’a posée sur la table, et il est sorti du chalet sans un mot. Sa femme l’a suivi, les yeux baissés. Monsieur Favre n’a pas appelé les gendarmes. « C’est mon fils. Il a perdu bien plus qu’une bague aujourd’hui. »
Ensuite, il s’est tourné vers moi, devant tous les invités. « Nadia, pardonnez-moi de vous avoir fait vivre ça. Je devais laisser mon fils aller jusqu’au bout, sinon personne ne m’aurait cru. » Puis il a pris la bague d’Hélène, et il l’a posée dans ma main. « Ma femme aurait voulu qu’elle aille à quelqu’un qui prend soin des autres. »
J’ai refusé. Il a insisté. Finalement, nous avons trouvé un accord : la bague reste dans sa boîte en bois, et elle me reviendra plus tard. En attendant, Monsieur Favre a financé les études d’infirmière de ma fille, et il a confié la gestion de ses biens à un notaire de confiance plutôt qu’à son fils.
Quelques mois plus tard, Stéphane est revenu. Seul. Sans réclamer d’argent. Il m’a dit bonjour, pour la première fois en quatre ans. Puis il a demandé à son père s’il pouvait rester déjeuner. C’est moi qui ai mis son couvert.
La vérité finit toujours par apparaître à l’écran. Il suffit parfois d’un vieil homme qui ne fait jamais la sieste.