Je m’appelle Clara, j’ai 35 ans, et j’enseigne le violon dans une petite école de musique du 18e arrondissement de Paris. Mes élèves sont des enfants du quartier, des adolescents timides, quelques retraités qui ont enfin le temps d’apprendre. Ce métier, je le dois à un homme : mon grand-oncle Henri.
Henri a été violoniste dans un orchestre parisien pendant quarante ans. Il vivait seul dans un petit appartement au sixième étage sans ascenseur, à Montmartre, au milieu des partitions, des tasses de thé et des photos de concerts. Chaque dimanche, pendant vingt ans, j’ai monté ses six étages. On jouait ensemble. Il corrigeait ma main droite, inlassablement. « Le violon chante, Clara. Mais c’est l’archet qui respire. »
Ceux qui ne venaient qu’une fois par an
Mes cousins, Maxime et Laetitia, ne montaient les six étages qu’une fois par an, pour son anniversaire. Et encore, pas toujours. Maxime travaille dans l’immobilier, Laetitia dans la mode. À chaque visite, ils parlaient du violon. « Tonton, il vaut combien, ton violon ? Un jour, il faudra le faire expertiser. » Henri souriait sans répondre.
Moi, on m’appelait « la prof de quartier ». Laetitia disait que je « gâchais ma vie à apprendre la musique à des gamins qui n’ont pas les moyens ».
Quand Henri est parti, en novembre, à 91 ans, mes cousins ont été les premiers chez le notaire. Ils avaient déjà fait venir un agent pour l’appartement. Maxime parlait de le louer aux touristes.
Chez maître Rousseau, près de l’Opéra, la lecture a été rapide. L’appartement, pour Maxime et Laetitia. Le violon aussi, comme ils l’avaient réclamé. Puis le notaire a posé sur son bureau un vieil étui long et étroit, en cuir râpé.
« Et pour Clara, l’archet. »
« Un bâton »
Maxime a éclaté de rire. « Un archet sans violon ! Tu vas pouvoir diriger les pigeons de Montmartre, Clara ! » Laetitia a ajouté : « La prof de quartier a eu ce qu’elle mérite. Un bâton. »
J’ai ouvert l’étui. Je connaissais cet archet. Henri ne s’en séparait jamais, mais il ne me laissait jamais le toucher. « Pas encore, ma grande. Un jour. » Le bois était sombre, presque rouge à la lumière. La petite nacre de la hausse était usée par des dizaines d’années de concerts.
Maître Rousseau a ouvert une enveloppe. « Madame, votre grand-oncle a laissé un document au sujet de cet archet. Je dois vous le lire. »
Maxime a cessé de rire.
Ce que valait le violon
Le notaire a d’abord lu une expertise, signée par un grand expert parisien quelques années plus tôt. L’archet avait été fabriqué au XIXe siècle par l’un des plus célèbres archetiers français de son époque, dans un bois devenu introuvable. Les archets de ce maître sont recherchés par les solistes du monde entier. L’estimation faisait plusieurs fois la valeur de l’appartement de Montmartre.
Puis il a lu la deuxième page. Une autre expertise, plus courte. Celle du violon. Un bon instrument d’atelier, fabriqué en série au début du XXe siècle. Valeur : quelques milliers d’euros.
Laetitia s’est levée d’un bond. « C’est impossible ! C’est le violon qui vaut une fortune ! Tonton nous l’a toujours dit ! »
Maître Rousseau a répondu calmement : « Madame, votre grand-oncle n’a jamais dit cela. C’est vous qui l’avez répété. Vous avez réclamé le violon. Il vous l’a donné. Le testament est parfaitement en règle, et votre part légale vous a été attribuée. »
Puis il a lu la lettre d’Henri.
« Ma Clara. Tes cousins m’ont demandé pendant quinze ans combien valait mon violon. Personne ne m’a jamais demandé ce que valait mon archet. Toi, tu n’as jamais rien demandé. Tu montais mes six étages chaque dimanche, même avec la grippe, même sous la neige. Cet archet m’a été offert en 1958 par mon professeur, qui me disait que j’avais une belle main droite. Je te le donne pour la même raison. Ne le vends pas pour toi. Mais si un jour il faut le vendre, que ce soit pour que d’autres enfants apprennent à faire respirer la musique. »
L’école Henri
J’ai pleuré dans ce bureau, l’archet sur les genoux. Laetitia est partie en claquant la porte, le violon sous le bras. Maxime est resté un moment, silencieux. Puis il a murmuré : « Il ne nous a jamais rien dit… » Le notaire a répondu doucement : « Il vous a tout dit, monsieur. Il suffisait de monter les escaliers le dimanche. »
J’ai longtemps hésité. Puis j’ai fait ce qu’Henri avait écrit. Un musée de la musique et une fondation pour jeunes musiciens ont proposé de racheter l’archet, à condition qu’il soit prêté chaque année à un jeune violoniste prometteur. J’ai accepté. Avec une partie de l’argent, j’ai ouvert, dans mon quartier, une petite école de musique gratuite pour les enfants dont les parents n’ont pas les moyens.
Elle s’appelle « L’École Henri ». Au mur de la salle principale, il y a une photo de mon grand-oncle sur scène, l’archet levé. Et sous la photo, sa phrase : « Le violon chante. Mais c’est l’archet qui respire. »
L’an dernier, Maxime est venu à la fête de fin d’année. Il s’est assis au fond, sans rien dire. À la fin, il m’a tendu une enveloppe : un don pour acheter dix violons d’étude.
On réclame souvent ce qui brille le plus. Mais ce qui a le plus de valeur est parfois ce qu’on n’a jamais pris la peine de regarder.