« Le foyer, c’est deux rues plus loin, papi. Ici, c’est un tribunal ! » a ricané l’avocat de mon propriétaire en voyant mon vieux voisin et son sac en plastique. Je risquais d’être expulsée à 79 ans. Personne n’imaginait qui il était vraiment…

Je m’appelle Josiane, j’ai 79 ans, et j’ai été couturière toute ma vie. Depuis 52 ans, je vis dans le même petit deux-pièces, au quatrième étage d’un vieil immeuble du 11e arrondissement de Paris. C’est là que j’ai élevé mon fils, c’est là que mon mari est parti, c’est là que ma machine à coudre a tourné pendant des décennies, près de la fenêtre.

L’an dernier, l’immeuble a été racheté par un promoteur, Monsieur Varenne. Un homme pressé, avec de belles chaussures et un sourire qui ne montait jamais jusqu’aux yeux. Il voulait transformer tous les appartements en locations de luxe pour touristes. Un à un, les locataires sont partis, avec une enveloppe ou des menaces. Moi, je suis restée. J’étais devenue, comme il disait, « le dernier problème ».

Le voisin du cinquième

Au-dessus de chez moi vivait Albert. Un vieux monsieur discret, toujours en imperméable gris, toujours un sac en plastique à la main. Il ne parlait presque à personne. Les voisins disaient qu’il avait « eu des malheurs ». Il y a dix ans, je l’ai vu monter péniblement l’escalier, et je lui ai proposé une soupe. Depuis, chaque mardi, je lui en monte une. Il me remercie toujours de la même façon : « Vous êtes une grande dame, Josiane. »

Quand j’ai reçu la convocation au tribunal, j’ai pleuré dans ma cuisine. Je n’avais pas d’avocat, pas les moyens d’en payer un. Mon fils vit loin. Le mardi suivant, Albert a vu la lettre sur ma table. Il l’a lue lentement, sans rien dire. Puis il a demandé à voir tous mes papiers : mon bail, mes quittances, mes avis d’imposition. Il est resté deux heures à les étudier.

Le matin de l’audience, il a frappé à ma porte. « Je viens avec vous, Josiane. »

« Ici, c’est un tribunal »

Au tribunal, Monsieur Varenne était là, avec un avocat jeune, élégant, sûr de lui. Quand Albert s’est assis à côté de moi, avec son imperméable et son sac en plastique, l’avocat l’a regardé de haut en bas. Puis il a ricané, assez fort pour que toute la salle l’entende : « Le foyer, c’est deux rues plus loin, papi. Ici, c’est un tribunal ! »

Des gens ont ri. Varenne aussi. Moi, j’avais honte pour Albert. Lui n’a pas bougé.

Quand la présidente a demandé qui assurait ma défense, il s’est levé, lentement. Il a posé son sac en plastique sur la table. La présidente a levé les yeux vers lui. Elle a ôté ses lunettes. Et elle est devenue toute pâle.

« Maître… Maître Albert Delorme ? »

Le vieux maître

Albert a ouvert son sac. Il en a sorti une robe noire, un peu froissée, et l’a enfilée par-dessus sa chemise. « Bonjour, madame la présidente. Je ne plaide plus depuis longtemps. Mais j’ai demandé à reprendre du service pour une seule affaire. Celle-ci. »

Je ne comprenais rien. C’est plus tard que j’ai appris la vérité. Albert avait été l’un des plus grands avocats de Paris. Ancien bâtonnier. Il avait formé des générations de jeunes avocats, dont la présidente elle-même, qui avait fait son stage dans son cabinet. Puis, après la perte de sa femme, il avait tout arrêté, et s’était retiré dans ce petit appartement où personne ne savait qui il était.

L’avocat de Varenne avait perdu son sourire. Albert a parlé vingt minutes, calmement, sans jamais élever la voix. Il a rappelé que la loi protège les locataires âgés de plus de 65 ans aux revenus modestes, et qu’un propriétaire ne peut pas leur donner congé sans leur proposer un relogement correspondant à leurs besoins, près de chez eux. Varenne n’avait rien proposé. Puis il a sorti de son sac une liasse de lettres : les courriers que Varenne m’avait envoyés, de plus en plus pressants, et que j’avais gardés dans une boîte à biscuits.

« Madame Josiane n’est pas un problème, madame la présidente. C’est une locataire exemplaire depuis 52 ans. Elle n’a jamais payé un loyer en retard. Et c’est surtout une femme qui monte une soupe à un vieux voisin, chaque mardi, depuis dix ans, sans jamais rien demander en retour. »

La soupe du mardi

La demande d’expulsion a été rejetée. Varenne a été condamné à me rembourser mes frais. En sortant, son avocat est venu vers Albert, rouge de honte. « Maître, je… je ne savais pas. Je vous présente mes excuses. » Albert l’a regardé longuement. « Vous ne vous êtes pas trompé sur moi, jeune homme. Vous vous êtes trompé sur votre métier. Un tribunal, c’est l’endroit où l’on doit écouter tout le monde. Surtout ceux qui portent un sac en plastique. »

Dans le couloir, j’ai pris le bras d’Albert. « Pourquoi ne m’avez-vous jamais rien dit ? » Il a souri. « Parce que, pendant dix ans, vous m’avez apporté de la soupe sans savoir qui j’étais. Vous ne pouvez pas savoir ce que ça vaut, pour un vieil homme qu’on a toujours flatté pour son nom. Ce matin, c’était à mon tour de monter l’escalier pour vous. »

Quelques mois plus tard, Varenne a revendu l’immeuble. Les nouveaux propriétaires ont gardé les locataires.

Je suis toujours au quatrième étage. Ma machine à coudre est toujours près de la fenêtre. Et chaque mardi, je monte toujours une soupe au cinquième. Mais maintenant, Albert m’attend avec deux bols sur la table, et il me raconte ses grands procès, pendant des heures.

On ne sait jamais qui est assis à côté de nous. Mais on sait toujours comment on choisit de le traiter.

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