« Le vendeur de frites, tu le mets près des toilettes, il est habitué aux odeurs ! » a ri mon oncle au mariage de sa fille. Puis le traiteur a demandé qui payait…

Je m’appelle Didier Ferrand, j’ai 48 ans, et je vends des frites, des saucisses et des sandwichs sur les marchés du Vaucluse depuis vingt-deux ans. Cavaillon le lundi, Carpentras le vendredi, L’Isle-sur-la-Sorgue le dimanche. Mon camion, je l’ai acheté d’occasion à 26 ans, avec un prêt que personne ne voulait me faire. Aujourd’hui, j’en ai trois, et six employés. Mais dans ma famille, je suis toujours « le vendeur de frites ».

Mon oncle Gérard, le frère de mon père, a toujours aimé se donner de l’importance. Une belle maison, une grosse voiture, des amis notables. Il vendait des assurances et parlait fort. Quand j’étais jeune, il me disait : « Toi, tu finiras derrière une friteuse. » Il avait raison. Il ne savait juste pas que j’en serais fier.

L’appel

Il y a huit mois, il m’a appelé un soir. Je ne l’avais jamais entendu comme ça. Sa voix tremblait. Sa fille Camille allait se marier. Il avait promis un grand mariage dans un domaine près d’Avignon, cent cinquante invités, traiteur, orchestre. Les acomptes étaient versés. Mais ses affaires allaient mal depuis deux ans, et la banque venait de lui refuser un prêt.

« Didier, je ne peux pas annuler. Camille ne sait rien. Si j’annule, c’est la honte pour toute la vie. »

Je pensais à Camille. Petite, elle venait me voir au marché, je lui donnais un cornet de frites et elle riait. Je l’aimais bien. J’ai dit oui. Quarante mille euros. Il a pleuré au téléphone. Il m’a fait jurer une chose : « Personne ne doit savoir. Personne. » J’ai juré. J’ai fait un virement au traiteur et au domaine directement, et on a signé une reconnaissance de dette.

La table près des toilettes

Le jour du mariage, je suis arrivé avec ma femme, Sandrine, en costume. J’ai cherché mon nom sur le plan de table. Il était tout en bas. Table 18. La dernière, coincée entre le couloir des toilettes et la porte des cuisines.

Mon oncle était juste à côté, avec ses amis. Il m’a vu regarder le plan. Il a ri très fort, pour que tout le monde entende : « Le vendeur de frites, tu le mets près des toilettes, il est habitué aux odeurs ! »

Ses amis ont ri. Mes cousins, les frères de Camille, ont applaudi. L’un d’eux a ajouté : « Fais attention, Didier, ici on mange avec des couverts ! »

Sandrine m’a pris le bras. Elle voulait partir. Je lui ai dit non. Je ne voulais pas gâcher le mariage de Camille. Je me suis assis. Pendant tout le repas, j’ai entendu la chasse d’eau, les portes, les rires de mon oncle à la table d’honneur. Il faisait des discours. Il parlait de « l’effort d’un père pour offrir le plus beau jour à sa fille ».

Le traiteur

Au moment du dessert, le chef traiteur est entré dans la salle, une chemise cartonnée à la main. C’était un homme que je connaissais un peu, on se croisait au marché de gros. Il est allé voir mon oncle. Il lui a parlé à voix basse. Il y avait un problème : un complément de facture pour les heures supplémentaires et le champagne en plus, que mon oncle avait commandé le matin même. Le traiteur avait besoin de la signature du payeur, celui dont le nom figurait sur le contrat.

Mon oncle a voulu signer. Le traiteur a secoué la tête. « Ce n’est pas votre nom sur le contrat, monsieur. » Mon oncle est devenu blanc. Et le traiteur, qui ne savait rien de l’histoire, s’est tourné vers la salle et a demandé à voix haute : « Monsieur Ferrand, Didier Ferrand, s’il vous plaît ? C’est vous qui avez réglé le domaine et le repas, j’ai besoin d’une signature. »

Le silence s’est fait d’un coup. Cent cinquante têtes se sont tournées. Vers la table 18. Vers les toilettes.

Je me suis levé. Je suis allé jusqu’à la table d’honneur. J’ai signé. Camille me regardait, les yeux pleins de larmes. « Didier… c’est toi qui as payé mon mariage ? »

Je n’ai pas eu besoin de répondre. Son père a baissé les yeux.

La place d’honneur

Camille s’est levée. Elle a pris son assiette, son verre, et elle a traversé toute la salle dans sa robe blanche. Elle s’est assise à la table 18, à côté de moi. Son mari l’a suivie. Puis sa mère. Puis la moitié de la salle s’est mise à rire, mais cette fois ce n’était plus contre moi.

Mon oncle est resté seul à la table d’honneur avec ses amis, qui ne savaient plus où regarder.

Plus tard, il est venu me voir dehors. Il m’a dit, la voix basse : « Tu avais juré. » Je lui ai répondu : « J’ai tenu ma parole. Ce n’est pas moi qui ai parlé. C’est ta facture de champagne. »

Le lendemain, Camille est passée à mon camion, au marché de Cavaillon, encore avec ses cheveux de mariée. Elle a commandé un cornet de frites, comme quand elle avait huit ans. Elle m’a dit que son père lui avait tout avoué dans la nuit : les dettes, la banque, le prêt, et même la phrase sur les toilettes. Elle avait honte pour lui. Je lui ai dit de ne pas porter cette honte-là, qu’elle n’était pas à elle.

Il m’a remboursé en trois ans. Il ne m’a plus jamais appelé « le vendeur de frites ». Camille, elle, m’a demandé d’être le parrain de son premier enfant. Et à son anniversaire de mariage, chaque année, elle commande un cornet de frites.

On peut placer quelqu’un près des toilettes. On ne peut pas l’empêcher de se lever.

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