Mon pire ennemi
Je m’appelle Fabrice, j’ai quarante-huit ans et je travaille depuis quinze ans dans une usine près de Valence. Depuis dix ans, j’avais un ennemi : Gilles, cinquante-huit ans, chef d’équipe comme moi. Nous n’étions d’accord sur rien. Les plannings, les machines, les pauses, tout était prétexte à dispute. Il ne me disait jamais bonjour, et je le lui rendais bien.
L’an dernier, ma femme, Céline, est tombée gravement malade. Elle devait suivre de lourds traitements à l’hôpital plusieurs fois par semaine. Je voulais être à ses côtés à chaque séance. En trois mois, j’ai épuisé tous mes congés. Je ne pouvais pas me permettre de perdre mon salaire, avec notre crédit et nos deux enfants étudiants.
Le don de jours
Mes collègues ont alors organisé un don de jours de repos, comme la loi le permet en France. Les dons sont arrivés : un jour, deux jours, parfois une demi-journée. J’étais très touché. Puis j’ai reçu un mail des ressources humaines : un donateur anonyme m’offrait quarante jours, presque tous ses congés de l’année. Grâce à lui, j’ai pu accompagner Céline jusqu’à la fin de ses traitements. Les RH refusaient de me donner son nom.
Le casier de Gilles
Six mois plus tard, en passant dans les vestiaires, j’ai vu le casier de Gilles ouvert. À l’intérieur, il y avait la photo d’une femme souriante et, scotché à côté, le mail des RH confirmant son don de quarante jours, au profit de « Fabrice M. ». Je suis resté figé.
Je suis allé le voir à la fin de son poste. Il a d’abord nié, puis il a soupiré. Il m’a raconté que vingt ans plus tôt, sa femme, Nicole, était tombée malade. À l’époque, le don de jours n’existait pas. Il avait dû continuer à travailler, et il n’avait pas pu être près d’elle autant qu’il l’aurait voulu. Elle était partie sans qu’il soit là le dernier jour. Il ne se l’était jamais pardonné. « Je ne voulais pas que tu vives ça. Même si tu es insupportable », a-t-il ajouté avec un demi-sourire.
Une amitié inattendue
Je l’ai serré dans mes bras, au milieu des vestiaires. Nous avons pleuré tous les deux, deux gros durs en bleu de travail. Les collègues qui passaient n’en croyaient pas leurs yeux.
Aujourd’hui, Céline va beaucoup mieux. Ses derniers examens sont rassurants. Le mois dernier, nous avons invité Gilles à dîner à la maison. Céline l’a remercié en pleurant, et il est reparti avec une boîte de ses biscuits. Nous continuons à nous disputer sur les plannings à l’usine, par habitude. Mais maintenant, chaque vendredi, nous allons boire un café ensemble après le travail. Et toute l’usine a fini par comprendre que les pires ennemis cachent parfois les meilleurs amis.
Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par l’IA.