Trois boîtes chaque lundi
Je m’appelle Sandrine, je suis pharmacienne à Saignelégier. Depuis le printemps, Raymond Froidevaux, 83 ans, achetait chaque lundi trois boîtes de pansements pour ampoules. Un matin de novembre, je l’ai trouvé marchant sous la neige au bord de la route cantonale.
Sa femme, Suzanne, atteinte de la maladie de Parkinson, vivait depuis six mois dans un home médicalisé à neuf kilomètres de là. Raymond avait perdu son permis après un petit accrochage. Il n’y avait pas de bus aux bonnes heures. Alors il marchait. Dix-huit kilomètres aller-retour, chaque jour, pour déjeuner avec elle.
Une fierté de montagnard
Il n’avait rien dit à personne. Ses enfants vivaient à Genève et à Zurich ; il ne voulait pas « les embêter ». Les voisins le voyaient partir le matin et pensaient qu’il se promenait. Dans ma voiture, il m’a avoué qu’il avait si mal aux pieds certains soirs qu’il dormait sur une chaise. « Mais quand j’arrive, Suzanne me reconnaît. Elle dit : te voilà, mon Raymond. Ça vaut toutes les ampoules. »
Je l’ai déposé au home. Puis je suis rentrée à la pharmacie, et je n’ai pas réussi à travailler normalement de la journée.
Le tableau de la pharmacie
Le lendemain, j’ai accroché un grand tableau près de la caisse : « Qui peut conduire Raymond chez Suzanne ? » avec une case par jour de la semaine. J’avais peur que personne ne réponde. Le soir, toutes les cases du mois étaient remplies. Le boulanger, le vétérinaire, la secrétaire communale, deux retraités du chœur mixte, un jeune agriculteur qui livrait justement du lait près du home.
Au bout d’une semaine, il y avait une liste d’attente. Certains voulaient y aller ensemble, juste pour boire un café avec Raymond et Suzanne.
Les pieds au repos
Raymond n’a plus jamais marché sur la route cantonale. Ses pieds ont guéri, et il ne vient plus à la pharmacie que pour me dire bonjour. Ses enfants, prévenus par le village, ont été bouleversés ; sa fille a organisé ses vacances pour passer plus de temps avec eux.
Pour leurs soixante ans de mariage, en février, les chauffeurs bénévoles ont organisé une petite fête au home. Suzanne portait une robe bleue. Raymond a fait un discours de trois phrases : « J’ai marché pendant six mois pour aller voir ma femme. Je ne savais pas qu’un village entier marchait à côté de moi. Merci. »
Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par l’IA.