À la boulangerie, il m’a doublé en me lançant : « Vous avez que ça à faire, papy ? Moi je bosse. » À 14 heures, il est entré dans la salle de réunion où je l’attendais…

J’ai 76 ans. J’ai passé ma vie dans l’industrie du décolletage, dans la vallée de l’Arve. J’ai commencé comme apprenti tourneur à 15 ans. J’ai fini à la tête d’une entreprise de deux cents salariés, que j’ai vendue il y a dix ans. Avec ma femme, nous avons créé un petit fonds familial. Chaque année, nous aidons quelques jeunes entreprises de Haute-Savoie à démarrer. Des prêts à taux zéro, des participations, des conseils. Je préside le comité bénévolement. Cela m’occupe et m’empêche de vieillir trop vite.

Je ne ressemble pas à l’idée qu’on se fait d’un investisseur. J’ai une canne depuis mon opération de la hanche, un vieux blouson en velours, une casquette. Je fais mes courses à pied. J’aime ça.

La file d’attente

Ce mardi-là, comme chaque matin, je suis allé chercher ma baguette dans ma boulangerie de la rue de la République, à Annecy. Il était 9 h 30, il y avait du monde. Une dizaine de personnes. J’attendais tranquillement, en bavardant avec une dame que je connais.

Un jeune homme est entré en costume bleu, téléphone collé à l’oreille. Il parlait fort, de « levée de fonds » et de « rendez-vous décisif ». Il est passé devant tout le monde et s’est planté juste devant moi.

Je lui ai dit doucement : « Pardon, jeune homme, la file commence là-bas. »

Il s’est retourné, a baissé son téléphone et a ri.

« Vous avez que ça à faire, papy ? Moi, je bosse. Les retraités, vous pourriez venir à 10 heures, quand les gens normaux travaillent ! »

En se retournant, il a heurté ma canne, qui est tombée par terre. Il ne l’a pas ramassée. C’est la dame derrière moi qui l’a fait. Puis il a demandé « la dernière tradition, vite », a payé sans dire merci et est ressorti.

La boulangère, Madame Pernet, était rouge de honte. « Je suis désolée, Monsieur Joly. » Je lui ai fait signe que ce n’était rien. À mon âge, on a vu pire. Mais j’avoue que le « papy » m’est resté en travers de la gorge.

Le Fournil Connecté

À 14 heures, notre comité se réunissait dans nos bureaux, au bord du lac. Ce jour-là, nous devions entendre un seul candidat. Un projet ambitieux : « Le Fournil Connecté ». Une chaîne de boulangeries modernes avec commande sur application et livraison à domicile. Le porteur de projet demandait 300 000 euros pour ouvrir ses trois premières boutiques.

J’avais lu le dossier la veille. Il était bien fait. Les chiffres tenaient la route. J’étais plutôt favorable.

À 14 heures précises, la porte s’est ouverte. Le jeune homme est entré, ordinateur sous le bras, son plus beau sourire, une poignée de main préparée.

Puis il m’a vu, au bout de la table.

Son sourire a disparu. Son ordinateur a glissé de son bras. Il l’a rattrapé de justesse.

« Bonjour, jeune homme. On s’est déjà vus ce matin, je crois. »

La présentation

Il a balbutié quelque chose. Puis, courageusement, je dois le reconnaître, il a quand même présenté son projet. Vingt minutes. Il parlait vite, il transpirait, il évitait mon regard. Mes deux collègues du comité, qui ne savaient rien, l’écoutaient avec attention.

Quand il a terminé, j’ai pris la parole.

« Votre projet est bon. Vraiment. Mais j’ai une question. Votre entreprise veut vendre du pain. Qui achète le pain, à 9 h 30 du matin, en semaine ? »

Il m’a regardé sans comprendre.

« Des retraités, jeune homme. Des gens comme moi. Des gens qui n’ont “que ça à faire”. Dans votre étude de marché, page 12, vous écrivez que les plus de 65 ans représentent 41 % de la clientèle des boulangeries de quartier. Ce matin, vous avez bousculé votre propre clientèle. Et vous l’avez traitée comme un obstacle. »

Il est devenu écarlate. Il a fermé son ordinateur. Il a dit, d’une voix sourde : « Vous avez raison. J’ai été odieux. Je n’ai aucune excuse. J’avais peur de rater ce rendez-vous, j’étais dans ma bulle. Ce n’est pas une raison. »

Il s’est levé pour partir. Il pensait que tout était fini.

La deuxième chance

« Asseyez-vous », ai-je dit.

Je lui ai proposé un marché. Le fonds ne lui donnerait pas 300 000 euros tout de suite. Mais si, pendant un mois, il travaillait chaque matin de 6 heures à 10 heures derrière le comptoir de la boulangerie de Madame Pernet, à servir les clients, à écouter ce qu’ils voulaient, alors nous réexaminerions son dossier. Madame Pernet était d’accord ; je l’avais appelée pendant sa présentation.

Il a accepté. Je ne pensais pas qu’il le ferait.

Pendant un mois, il a servi des baguettes. Il a appris les prénoms des habitués. Il a porté les sacs de la vieille dame du 4e. Il a découvert que beaucoup de personnes âgées ne savaient pas se servir d’une application, et qu’elles voulaient surtout qu’on leur parle.

À la fin du mois, il est revenu devant le comité avec un nouveau projet. Toujours des boulangeries modernes. Mais avec une commande possible par téléphone, une livraison gratuite pour les plus de 75 ans, et un banc devant chaque boutique « pour ceux qui ont le temps ». Nous avons financé les trois boutiques.

La première a ouvert au printemps. Le jour de l’inauguration, il m’a fait couper le ruban. Puis il m’a tendu une baguette tradition, la première sortie du four.

« Pour vous, Monsieur Joly. Et vous ne faites pas la queue. »

J’ai ri. « Si, jeune homme. Je fais la queue. Comme tout le monde. »

On peut se tromper de file un matin. L’important, c’est d’avoir l’humilité de revenir se mettre à sa place.

Like this post? Please share to your friends:
Leave a Reply

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!: