Je m’appelle Maryse, j’ai 61 ans, et je suis ostréicultrice sur le bassin d’Arcachon depuis quarante ans. J’ai repris les parcs de mon père à 21 ans, quand tout le monde disait qu’une femme ne tiendrait pas un hiver. J’en ai tenu quarante. Je me lève avec les marées, je connais chaque banc de sable, et mes mains sont couvertes de petites cicatrices laissées par les coquilles.
Depuis vingt ans, je siège aussi au conseil de la banque coopérative de la région. Dans ce type de banque, ce sont les sociétaires qui élisent les administrateurs : des agriculteurs, des artisans, des commerçants, des pêcheurs. Trois semaines plus tôt, mes collègues m’avaient élue présidente du conseil d’administration régional. La première femme, et la première ostréicultrice, à ce poste.
Sortie des parcs
Ce matin-là, j’avais rendez-vous à 10 heures à l’agence principale d’Arcachon, avec le directeur régional, pour préparer ma première assemblée. Mais la marée de coefficient 105 tombait à l’aube, et je ne laisse jamais mes équipes seules un jour de grande marée. Je suis sortie des parcs à 9 h 30, bottes pleines de vase, ciré jaune, cheveux mouillés. Pas le temps de me changer.
Dans le hall, un jeune conseiller en costume ajusté m’a barré le chemin. « Ici, c’est l’espace patrimoine, madame. Les petits comptes, c’est en face. »
J’ai répondu calmement : « J’ai rendez-vous avec le directeur. »
Il a éclaté de rire. Sa collègue aussi. « Le directeur ? Avec vous ? Et moi je dîne avec le Père Noël. »
« Vous sentez la marée »
Puis il a regardé mes bottes. « Et essuyez-vous, vous mettez de la vase partout. Vous sentez la marée, vous allez faire fuir mes clients. »
Je me suis assise sur une chaise pour attendre. Il a sorti un mouchoir en papier et a essuyé la chaise voisine, ostensiblement, comme si j’allais la contaminer. « Le distributeur est dehors, madame. C’est plus adapté à vos besoins. »
Deux clients en costume souriaient. Une vieille dame, au guichet, me regardait avec compassion. J’ai pensé à mon père, qui venait dans cette même agence dans les années 1970 pour emprunter de quoi acheter sa première pinasse. On l’avait reçu avec un café et une poignée de main. La banque avait été créée pour des gens comme lui.
J’ai regardé l’horloge. 9 h 58. À 10 heures pile, une porte s’est ouverte à l’étage. Le directeur régional a descendu l’escalier en courant. Il s’est arrêté net devant mes bottes.
« Madame la présidente »
« Madame la présidente ! Pardon, on ne m’a pas prévenu que vous étiez arrivée. Vous attendez depuis longtemps ? »
Le jeune conseiller a renversé son gobelet de café sur sa chemise blanche. Sa collègue s’est figée, la bouche ouverte. Dans le hall, plus personne ne parlait.
J’ai souri au directeur. « Une dizaine de minutes. Votre conseiller m’a gentiment indiqué le distributeur. »
Le directeur a compris immédiatement. Il a regardé le jeune homme, qui était devenu écarlate. Celui-ci a bégayé : « Madame, je… je ne savais pas… vous auriez dû dire… »
Je me suis levée. « Jeune homme, je n’avais rien à dire. J’étais une cliente en bottes qui attendait son rendez-vous. Ça aurait dû suffire. »
La leçon de la marée
Le directeur m’a conduite à l’étage. Avant de monter, je me suis arrêtée au guichet, devant la vieille dame qui m’avait regardée avec tant de gentillesse. Elle m’a soufflé : « Je suis cliente ici depuis cinquante ans, et c’est la première fois que je vois ça. » Je lui ai répondu en riant : « Moi aussi, madame. Mais j’espère que ce sera la dernière fois qu’on parle ainsi à quelqu’un dans ce hall. » Elle m’a serré la main avec ses doigts fins, et elle m’a dit : « Votre père serait fier. » Elle l’avait connu.
Le directeur voulait le sanctionner sur-le-champ. Je l’ai arrêté. Ce garçon avait 27 ans. Il avait appris quelque part qu’on mesure les gens à leurs chaussures. Il fallait surtout qu’il apprenne autre chose.
J’ai demandé qu’il vienne passer une journée avec moi sur les parcs, la semaine suivante. Une journée entière, à 5 heures du matin, en bottes et en ciré. Il est venu. Il a eu froid, il a glissé dans la vase, il s’est coupé les doigts sur les poches d’huîtres. Le midi, sur la cabane, il a mangé ses premières huîtres en regardant la dune. Et il m’a posé des questions, beaucoup de questions, sur la marée, les naissains, les tempêtes, les prêts que nous faisons pour tenir une mauvaise saison.
Le soir, il m’a dit : « Madame, la moitié de mes clients ont des bottes comme les vôtres, et je ne les avais jamais regardés. » C’était exactement ce que je voulais entendre.
Lors de ma première assemblée, j’ai fait voter une règle simple pour toutes les agences de la région : chaque nouveau conseiller passera une journée chez un sociétaire, dans son métier. Un boulanger, un viticulteur, un pêcheur, une aide-soignante. On l’appelle aujourd’hui « la journée bottes ».
Le jeune conseiller travaille toujours à Arcachon. Il a été promu l’an dernier. Il garde dans son bureau une paire de bottes miniature en céramique que je lui ai offerte. Et chaque fois qu’un client entre avec de la vase sur les chaussures, il lui propose un café.
La dignité ne se porte pas aux pieds : elle se lit dans la façon dont on se lève chaque matin pour faire son travail.