« Ma bru pousse de la neige la nuit. Dans notre famille, on a des diplômes, pas des pelles ! » a lancé ma belle-mère à ses 40 ans de mariage, au Saguenay. Puis elle a voulu remercier son mystérieux « ange de la neige ». Personne n’imaginait qui c’était…

Je m’appelle Mélanie, j’ai 38 ans, et je conduis une déneigeuse pour la ville de Saguenay. La nuit, pendant que tout le monde dort, je dégage les rues, les côtes, les entrées d’écoles. Quand une tempête tombe, je peux rouler douze heures d’affilée. J’aime ce travail. Il y a quelque chose de beau à rendre la ville praticable avant que les gens se réveillent.

Ma belle-mère, Ginette, ne trouve pas ça beau du tout. Elle est enseignante à la retraite, ses trois sœurs aussi, et dans sa famille, on « a des diplômes ». Quand son fils Sébastien m’a présentée, il y a dix ans, elle a demandé : « Et tu fais quoi, dans la vie ? » J’ai répondu. Elle a souri comme on sourit à un enfant qui dit une bêtise.

La longue entrée de Ginette

Ginette et mon beau-père, Réjean, habitent une grande maison au bout d’un rang, à Chicoutimi. L’entrée fait presque cent mètres. Il y a six ans, Réjean s’est blessé au dos en pelletant après une grosse tempête. Ginette avait peur qu’il recommence. Ils n’avaient pas les moyens de payer un entrepreneur tout l’hiver.

La tempête suivante, en revenant de mon quart de nuit, j’ai fait un détour. J’ai pris ma vieille souffleuse sur la remorque de mon pick-up et j’ai dégagé leur entrée, à quatre heures du matin, tous phares éteints pour ne pas les réveiller. Puis je suis repartie. Je n’ai rien dit. Je savais que si Ginette apprenait que c’était moi, elle refuserait. Par orgueil.

J’ai recommencé à chaque tempête. Six hivers. Ginette a commencé à parler de son « ange de la neige » à tout le monde. À l’épicerie, à l’église, à ses sœurs. Elle laissait des petits mots sur le piquet de l’entrée : « Merci, qui que vous soyez. » Je les gardais dans ma boîte à gants. Le seul à avoir compris, c’était Réjean. Un matin, il m’avait vue repartir depuis la fenêtre de la cuisine. Il m’avait juste fait un signe de la main. Il n’en avait jamais parlé.

La place près de la porte

Pour leurs quarante ans de mariage, Ginette a invité toute la famille. Quarante personnes, une grande tablée, des ballons rouges, un gâteau à trois étages. Dehors, la neige tombait à gros flocons.

Quand je suis arrivée, Ginette m’a montré une petite chaise, seule, près de la porte d’entrée. « Toi, tu t’assois là. Comme ça, si ça tombe trop dehors, tu pourras aller pousser ta neige ! » Ses sœurs ont ri. L’une d’elles a ajouté : « Et puis elle sent le diesel, au moins ça reste près de la porte ! »

Au dessert, Ginette a tapé sur son verre. Elle a raconté leur rencontre, leurs voyages, leurs enfants. Puis elle s’est tournée vers moi. « Bien sûr, tout le monde ne peut pas réussir comme nos enfants. Ma bru pousse de la neige la nuit. Dans notre famille, on a des diplômes, pas des pelles ! » La table a éclaté de rire. Sébastien fixait son assiette. Moi, je fixais la fenêtre.

« Ton ange de la neige est dans cette pièce »

Puis Ginette s’est adoucie. Elle a sorti une enveloppe de sa poche. « Il y a quelqu’un que je veux remercier ce soir. Depuis six hivers, après chaque tempête, quelqu’un déblaie notre entrée avant cinq heures du matin. Sans jamais laisser de nom. Mon ange de la neige. » Elle avait les larmes aux yeux. « J’ai mis de l’argent de côté pour lui. Je donnerais tout pour savoir qui c’est. »

J’ai baissé les yeux. Réjean a posé sa fourchette. Il s’est levé lentement, en appuyant ses mains sur la table. « Ginette… ton ange de la neige est dans cette pièce. Il est même assis près de la porte. Là où tu l’as mis. »

Un silence total est tombé sur la salle. Ginette a tourné la tête vers moi. J’ai sorti de mon sac la petite liasse de papiers que je gardais dans la boîte à gants. Ses mots. « Merci, qui que vous soyez. » Une trentaine de petits papiers, écrits de sa main, gondolés par l’humidité.

Ginette les a pris. Elle a reconnu son écriture. Elle s’est assise d’un coup, l’enveloppe tombée par terre. « C’était toi ? Toutes ces nuits ? Après tes quarts de travail ? » J’ai hoché la tête. « Je ne voulais pas que Réjean se blesse encore. Et je savais que vous ne voudriez pas de mon aide. »

Les diplômes et les pelles

Ginette a éclaté en sanglots. Devant ses sœurs, devant ses enfants, devant tout le monde. Elle s’est levée, elle a traversé la salle jusqu’à ma petite chaise près de la porte, et elle m’a serrée dans ses bras si fort que j’en ai perdu le souffle. « Pardon. Pardon, ma belle. Je suis une vieille orgueilleuse. »

Elle m’a ramassé l’enveloppe et a voulu me la donner. J’ai refusé. Alors elle a dit : « Très bien. Alors cet argent ira aux employés de la voirie de la ville. Pour un gros réveillon, cet hiver. Et c’est moi qui servirai le café. » Elle l’a fait. Au mois de décembre suivant, elle a servi le café à trente chauffeurs de déneigeuse, à quatre heures du matin, dans le garage municipal.

Ce soir-là, elle a fait déplacer ma chaise. Je me suis retrouvée à côté d’elle, en bout de table, à la place d’honneur. Sébastien m’a pris la main sous la table. Il m’a soufflé : « J’aurais dû te défendre depuis le début. » Je lui ai répondu qu’il avait toute la vie pour se rattraper.

Depuis, quand une tempête tombe, je déneige toujours l’entrée de Ginette. Mais maintenant, la lumière de la cuisine est allumée. Et quand je termine, il y a un thermos de café chaud et une part de tarte posés sur le piquet, avec un petit mot : « Merci, ma fille. »

On juge souvent les gens sur ce qu’ils poussent devant eux. On oublie de regarder ce qu’ils dégagent, en silence, pour que les autres puissent passer.

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