« Tu vas nous faire des bruits de bouche pendant trois minutes, ma puce ? » a ricané la jurée la plus sévère de la télé quand ma fille de 9 ans, venue de Charlevoix, a annoncé une turlute. La salle riait. Personne n’imaginait ce qui allait suivre…

Je m’appelle Annie, j’ai 37 ans, et j’habite à Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix, entre le fleuve et les montagnes. Ma fille Rosalie a 9 ans. Elle aime le patin, les crêpes au sirop d’érable et les chats. Mais sa vraie passion, celle qui fait briller ses yeux, c’est la turlute.

La turlute, c’est une façon de chanter bien de chez nous. Une musique faite de sons rapides, presque sans paroles, qui roulent sur la langue, pendant que les pieds battent la mesure sur le plancher. Autrefois, dans les cuisines du Québec, on turlutait pendant les veillées, quand il n’y avait pas de violon. Aujourd’hui, presque plus personne ne le fait.

Les cassettes de grand-maman Yvette

Rosalie a appris toute seule. Un jour, en fouillant le sous-sol de ma mère, elle a trouvé une boîte de vieilles cassettes. Dessus, d’une écriture penchée : « Yvette, cuisine, 1974 ». C’était son arrière-grand-mère. Elle chantait dans sa cuisine, pendant les veillées, entourée de ses voisins. Sur les cassettes, on entendait des rires, des pieds qui tapent, des cuillères qui s’entrechoquent, et sa voix, vive comme un ruisseau.

Rosalie a écouté ces cassettes des centaines de fois. Elle a appris chaque turlute, chaque roulement. Et une chanson en particulier, une vieille chanson de veillée où, au milieu, une deuxième voix répond à la première. Sur la cassette, cette deuxième voix, c’était celle d’une petite fille de quinze ans : ma mère, Thérèse.

Ma mère chantait magnifiquement, autrefois. Mais depuis le départ de grand-maman Yvette, il y a vingt ans, elle n’avait plus jamais chanté en public. Pas une note. Elle disait que sa voix était partie avec sa mère.

« On n’est pas dans un party de cuisine »

Cet hiver, Rosalie a vu une annonce pour un grand concours de talents à la télévision. Elle a voulu s’inscrire. Elle a été sélectionnée. Le jour du tournage, ma mère est venue avec nous à Montréal. Elle s’est assise dans les gradins, avec moi, son sac serré contre elle.

Rosalie est entrée sur l’immense scène avec sa robe à carreaux rouges et ses petites bottes. Elle avait l’air minuscule sous les projecteurs. La jurée la plus redoutée de l’émission, une productrice connue pour ses commentaires tranchants, lui a demandé ce qu’elle allait faire. « Une turlute, madame. »

La jurée a soupiré. « Une turlute ? Tu vas nous faire des bruits de bouche pendant trois minutes, ma puce ? » Le public a ri. Elle a ajouté : « On n’est pas dans un party de cuisine, ici. C’est un concours de talents, pas une veillée de grand-mère. »

Rosalie a rougi jusqu’aux oreilles. J’ai senti la main de ma mère se crisper sur mon bras. Puis ma fille a pris une grande respiration. Son pied droit a frappé le plancher de la scène. Une fois, deux fois. Et sa voix a jailli.

« Grand-maman, c’est ton bout »

C’était rapide, joyeux, incroyablement précis. Ses pieds battaient la mesure comme deux petits tambours. Sa voix roulait, montait, redescendait. En quelques secondes, les rires se sont arrêtés. Des gens ont commencé à taper dans leurs mains. La jurée, bras croisés, a décroisé les bras.

Puis, au milieu de la chanson, au moment exact où, sur la cassette, la deuxième voix prenait le relais, Rosalie s’est tue. Elle s’est tournée vers le public. Elle a tendu la main vers les gradins. « Grand-maman, c’est ton bout. »

Tous les regards se sont tournés vers nous. Ma mère était figée, blanche. Les secondes passaient. Rosalie attendait, la main tendue, avec une confiance totale. Alors ma mère s’est levée. Ses jambes tremblaient. Elle a ouvert la bouche. Et pour la première fois depuis vingt ans, elle a chanté.

Sa voix était un peu rouillée au début. Puis elle s’est réchauffée, et elle est devenue exactement celle de la cassette. Rosalie a repris sur scène, la grand-mère répondait depuis les gradins, et entre les deux, toute la salle s’est mise à taper du pied. Les techniciens, les caméramans, le public. On aurait dit une immense cuisine de Charlevoix.

Une veillée devant des millions de gens

Quand la chanson s’est terminée, la salle s’est levée d’un seul bloc. Une ovation qui n’en finissait pas. Sur le grand écran, on voyait ma mère qui pleurait en riant, et Rosalie qui sautait sur place.

La jurée sévère avait les yeux pleins de larmes. Elle a pris son micro. « Je t’ai dit qu’on n’était pas dans un party de cuisine. Je me suis trompée. Ce soir, c’était le plus beau party de cuisine de toute ma vie. » Puis elle a ajouté, la voix brisée : « Ma grand-mère turlutait aussi. Je l’avais complètement oublié. Merci de me l’avoir rendue. »

Elle a fait monter ma mère sur la scène. Les deux ont refait la fin de la chanson ensemble, main dans la main, pendant que la jurée tapait du pied derrière sa table. Rosalie est passée directement à l’étape suivante, sous une pluie de confettis.

Elle n’a pas gagné le concours. Elle est arrivée en demi-finale, et elle était aux anges. Mais quelque chose d’autre a changé. Depuis ce soir-là, ma mère chante de nouveau. Dans sa cuisine, au marché, dans la voiture. Et chaque premier samedi du mois, elle organise une veillée chez elle, à Baie-Saint-Paul. Les voisins viennent avec des cuillères, des violons, des enfants. Rosalie mène la turlute. Ma mère répond.

Les vieilles cassettes de grand-maman Yvette ont été numérisées. Rosalie les fait écouter à tous ses amis. Elle dit que son arrière-grand-mère est la meilleure chanteuse du monde, et qu’elle ne l’a jamais rencontrée, mais qu’elle la connaît par cœur.

Il suffit parfois qu’une petite voix tende la main pour qu’une autre, éteinte depuis des années, ose enfin se rallumer.

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