« Ici, c’est une banque, papi, pas une coopérative agricole ! Revenez quand vous serez présentable ! » a hurlé mon directeur au vieux paysan en bottes boueuses, à Clermont-Ferrand. J’ai désobéi et je l’ai fait asseoir. Puis il a ouvert sa vieille sacoche…

Je m’appelle Inès, j’ai vingt-six ans, et je suis chargée d’accueil dans une agence bancaire du centre de Clermont-Ferrand, à deux pas de la place de Jaude. Je suis née à Riom, mais j’ai passé toutes mes vacances d’enfance dans la ferme de mon grand-père, sur le plateau, au-dessus de Saint-Nectaire. Je sais traire une vache, réparer une clôture et reconnaître l’odeur du foin qui chauffe. À la banque, personne ne le sait. Ici, il faut être impeccable.

Le nouveau directeur

Il y a un an, un nouveau directeur est arrivé à l’agence. Gaëtan Rochefort, quarante-cinq ans, venu d’une grande agence parisienne. Costume ajusté, chaussures italiennes, montre suisse, parfum qui restait dans l’ascenseur une heure après son passage. Dès le premier jour, il a réuni toute l’équipe.

« À partir d’aujourd’hui, on monte en gamme. Je veux une clientèle premium. Des chefs d’entreprise, des médecins, des professions libérales. Les petits comptes, les retraités qui viennent pour causer, on les oriente vers les automates. »

Il a fait changer la moquette pour une moquette gris perle. Il a fait installer une machine à café réservée aux « clients patrimoniaux ». Et il a affiché, dans la salle de pause, un objectif en lettres capitales : « DEVENIR L’AGENCE PREMIUM DE LA RÉGION. »

Car c’était son rêve. Il ne parlait que de ça. La direction régionale allait ouvrir une grande agence de gestion de fortune, et il voulait en prendre la tête. Il répétait à qui voulait l’entendre que la décision serait signée « très bientôt, par le président en personne ».

Les petits clients

Avec lui, l’ambiance a changé. Les vieux clients, ceux qui venaient depuis quarante ans, ont commencé à se sentir de trop. Madame Bard, une retraitée de quatre-vingts ans qui venait chaque mois retirer sa pension au guichet, s’est entendu dire qu’elle « encombrait la file ». Un artisan plombier a été renvoyé parce qu’il était venu en bleu de travail. Monsieur Rochefort l’a appelé « le dépanneur » devant tout le monde.

Moi, je faisais ce que je pouvais. J’accompagnais discrètement les anciens jusqu’aux bureaux des conseillers. Je leur servais un café de la machine du personnel. Je les écoutais. Monsieur Rochefort me l’a reproché plusieurs fois.

« Mademoiselle, vous êtes chargée d’accueil, pas assistante sociale. »

Il ne savait pas que mon grand-père Auguste, éleveur toute sa vie, avait été un jour humilié dans une banque, dans les années quatre-vingt. On lui avait refusé un prêt pour reconstruire sa grange parce qu’il était entré avec ses bottes. Il en avait pleuré, le soir, à la table de la cuisine. Je ne l’ai jamais oublié.

Le mardi matin

Ce mardi-là, toute l’agence était sur les nerfs. Monsieur Rochefort était arrivé à sept heures. Il avait fait nettoyer la vitrine deux fois, disposer des fleurs fraîches sur le comptoir, préparer la grande salle de réunion avec des viennoiseries. Il avait mis sa plus belle cravate.

« Le président de la région vient à onze heures, a-t-il annoncé. Pour signer la décision de l’agence premium. Je veux que tout soit parfait. Parfait ! »

À dix heures et demie, la porte vitrée s’est ouverte.

Un vieil homme est entré. Soixante-dix-huit ans peut-être. Grand, un peu voûté, un visage tanné par le vent, des mains énormes. Il portait une veste de travail bleue délavée, une casquette en laine, et surtout des bottes en caoutchouc couvertes de boue séchée et de paille. Il tenait à la main une vieille sacoche en cuir, usée jusqu’à la corde. Une odeur d’étable est entrée avec lui.

Il s’est arrêté au milieu de la moquette gris perle, il a enlevé sa casquette poliment, et il a regardé autour de lui.

« Revenez quand vous serez présentable »

Monsieur Rochefort a surgi de son bureau avant même que j’aie pu dire bonjour. Il a regardé les bottes. Puis la boue qui tombait en petits morceaux sur sa moquette neuve. Son visage s’est tordu.

« Monsieur, monsieur ! Vous ne pouvez pas entrer comme ça ! »

Le vieil homme a souri tranquillement. « Bonjour. Je viens pour une opération importante. J’aimerais voir le directeur, s’il vous plaît. »

« Le directeur, c’est moi. Et je n’ai pas le temps. J’attends quelqu’un de très important. »

Puis il a haussé la voix, assez fort pour que les clients dans la file l’entendent :

« Ici, c’est une banque, papi, pas une coopérative agricole ! Avec vos bottes pleines de bouse, vous allez me salir toute la moquette. Les automates sont dehors. Et revenez quand vous serez présentable ! »

Le silence dans l’agence

Un jeune homme en costume, dans la file, a ricané. Une dame a détourné les yeux. Le vieil homme, lui, n’a rien dit. Il a regardé Monsieur Rochefort longtemps, sans colère. Avec une sorte de tristesse calme. Puis il a remis sa casquette et il a fait un pas vers la porte.

Je n’ai pas réfléchi. Je suis sortie de derrière mon comptoir.

« Monsieur, attendez. Venez vous asseoir, je vous en prie. Je vais vous apporter un café. »

Monsieur Rochefort s’est tourné vers moi, blême. « Inès. Qu’est-ce que vous faites ? »

« Je fais mon travail, monsieur. J’accueille un client. »

« Ce n’est pas un client, c’est un problème. Si vous le faites asseoir sur nos fauteuils, vous pouvez considérer que c’est votre dernier jour ici. »

J’ai senti mes jambes trembler. J’avais un loyer, un prêt étudiant. Mais j’ai pensé à papi Auguste, à la table de la cuisine.

J’ai pris le vieil homme par le bras, je l’ai installé sur le fauteuil de cuir, et je suis allée chercher un café. Avec deux sucres. Comme mon grand-père.

La sacoche

Le vieil homme a bu son café lentement. Il m’a demandé mon prénom, d’où je venais. Quand j’ai parlé de la ferme de papi, au-dessus de Saint-Nectaire, ses yeux se sont éclairés.

« Auguste Brugère ? Les Salers de la Croix-Morand ? Je l’ai bien connu. Un sacré bonhomme. Il nous a quittés il y a cinq ans, c’est ça ? »

J’en ai eu les larmes aux yeux. Monsieur Rochefort nous observait depuis la porte de son bureau, furieux, en regardant sa montre toutes les trente secondes.

À onze heures moins cinq, le vieil homme a posé sa tasse. Il a ouvert sa sacoche en cuir. Il en a sorti une chemise cartonnée, épaisse, et un stylo à plume.

Puis il s’est levé, et il s’est dirigé tout droit vers le bureau du directeur.

Onze heures

Monsieur Rochefort lui a barré le passage. « Je vous ai dit de sortir ! J’appelle la sécurité ! »

À ce moment-là, la porte de l’agence s’est rouverte. La directrice régionale est entrée, une femme élégante en tailleur bleu marine, suivie de deux collaborateurs. Monsieur Rochefort s’est précipité vers elle, tout sourire, la main tendue.

« Madame la directrice ! Bienvenue ! Tout est prêt, le président ne devrait plus tarder… »

Mais la directrice régionale ne l’a pas regardé. Elle a traversé l’agence, elle s’est arrêtée devant le vieil homme en bottes, et elle lui a serré chaleureusement la main.

« Monsieur le président. Pardonnez-moi, je suis en retard. Vous êtes venu directement de la ferme ? »

« Il fallait bien finir la traite, Catherine. Les vaches n’attendent pas les réunions. »

Jean Chassaing

Je n’oublierai jamais le visage de Monsieur Rochefort à cet instant. Il est devenu gris. Ses lèvres bougeaient, mais aucun son ne sortait.

Le vieil homme s’appelait Jean Chassaing. Éleveur de Salers à Murol depuis soixante ans. Et président du conseil d’administration de la caisse régionale de la banque, élu par les sociétaires, comme son père et son grand-père avant lui. Car cette banque, à l’origine, avait été fondée en 1898 par des paysans d’Auvergne, qui mettaient leurs économies en commun pour s’acheter des semences et des bêtes. Il a sorti un vieux document de sa sacoche et l’a posé sur le comptoir. Les statuts d’origine. La première signature, en bas de la page, était celle de son arrière-grand-père. Un éleveur.

Il s’est tourné vers Monsieur Rochefort, très calmement.

« Ça fait six mois que je reçois des lettres, monsieur Rochefort. Des retraités, des artisans, des agriculteurs. Ils me disent qu’à l’agence de Jaude, on ne les regarde plus. Qu’on les envoie aux automates. Qu’on se moque de leurs bottes. Je ne voulais pas y croire. Alors je suis venu comme je suis. Comme ils viennent. »

La décision

Il a ouvert la chemise cartonnée. C’était la décision de nomination à la tête de la nouvelle agence de gestion de fortune. Celle dont Monsieur Rochefort rêvait depuis un an. Le nom était resté en blanc.

« J’étais venu signer votre nomination, monsieur Rochefort. La direction régionale vous recommandait. Vos chiffres sont excellents. »

Il a repris son stylo à plume, et il l’a rangé dans sa poche, sans rien écrire.

« Mais une banque qui méprise ceux qui l’ont construite n’est plus une banque. C’est une vitrine. Et je ne signe pas pour des vitrines. »

Monsieur Rochefort a bafouillé : « Monsieur le président, je… je ne savais pas… Si j’avais su qui vous étiez… »

« C’est bien le problème, a répondu Jean Chassaing. Vous auriez dû me servir sans savoir qui j’étais. Cette jeune femme, elle, l’a fait. Au risque de perdre sa place. »

Ce qui a changé

La directrice régionale a pris les choses en main dans l’heure. Monsieur Rochefort a quitté la direction de l’agence. On lui a proposé un poste au siège, loin des clients, après une formation de plusieurs semaines aux côtés des conseillers agricoles, dans les fermes du Cantal et du Puy-de-Dôme. Il paraît qu’il a dû acheter sa première paire de bottes.

La moquette gris perle a été remplacée par un carrelage. « Plus facile à nettoyer, les jours de foire », a dit le président avec un clin d’œil. La machine à café des « clients patrimoniaux » est devenue la machine de tout le monde. Madame Bard a retrouvé son guichet, et un fauteuil réservé, près de l’entrée.

Quant à moi, Jean Chassaing m’a convoquée la semaine suivante. J’avais peur. Il m’a tendu une enveloppe. Dedans, une proposition de formation, payée par la banque, pour devenir conseillère agricole. « Il nous faut des gens qui savent ce qu’est une traite à cinq heures du matin. Votre grand-père serait fier de vous. »

Les bottes

Aujourd’hui, je suis conseillère agricole. Je sillonne les routes du plateau, de ferme en ferme, avec une paire de bottes dans le coffre de ma voiture. Je m’assois à la table des cuisines, je bois le café avec deux sucres, et j’écoute.

Jean Chassaing passe encore à l’agence de Jaude, de temps en temps, les jours de foire. Toujours en bottes. Et à chaque fois, la nouvelle directrice va l’accueillir elle-même, à la porte, avec un café.

Dans le hall, à côté des statuts de 1898 encadrés, il a fait accrocher une petite plaque : « Ici, on essuie ses bottes. Jamais les gens. »

On juge souvent un homme à ses chaussures. C’est une erreur : ce sont celles qui ont marché dans la boue qui nous ont menés jusqu’ici.

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