« Ici on vend des voitures, papi, pas des pièces détachées. La casse, c’est à Vénissieux ! » a ricané notre vendeur vedette au vieil homme en bleu de travail plein de cambouis. Il l’a ignoré 40 minutes. Puis le directeur est descendu…

Je m’appelle Yanis. J’ai 24 ans. Depuis deux ans, je suis préparateur dans une concession de voitures de luxe, à l’est de Lyon. Mon travail, c’est de laver les voitures, de les lustrer, d’aspirer les tapis, de faire briller les jantes. Je les amène devant le hall pour les clients, je les ramène à l’atelier. Je porte une combinaison grise avec le logo de la concession sur le dos. Les vendeurs, eux, portent des costumes à huit cents euros.

Je ne me plains pas. J’aime les voitures depuis tout petit. Mon père était mécanicien à Vaulx-en-Velin. Il me disait toujours : « Une voiture, c’est comme une personne. Ce qui compte, c’est ce qu’il y a sous le capot. »

Grégoire

Dans notre concession, il y a un vendeur dont tout le monde parle : Grégoire. Trente-cinq ans, costume gris cintré, montre énorme, sourire de publicité. Il vend plus de voitures que n’importe qui. Il a sa photo au mur, « vendeur de l’année » trois ans de suite.

Grégoire a une méthode. Il le dit lui-même, en rigolant, à la pause café : « Moi, je regarde les chaussures et la montre. En trois secondes, je sais si le client a de l’argent. Les autres, je ne perds pas mon temps. »

Avec moi, Grégoire est poli quand il a besoin de quelque chose. Le reste du temps, il m’appelle « le laveur ». « Le laveur, la noire est sale. » « Le laveur, tu as oublié une trace sur la vitre. » Je ne réponds pas. J’ai besoin de ce travail.

Le vieil homme

C’était un mardi matin de novembre, vers dix heures. Il pleuvait sur Lyon. Le hall était presque vide. Il y avait juste un couple d’une quarantaine d’années, en manteaux de cachemire, qui regardait une grosse berline noire. Grégoire leur servait du champagne.

La porte vitrée s’est ouverte. Un vieil homme est entré.

Il devait avoir quatre-vingts ans. Il portait un bleu de travail délavé, râpé aux coudes, avec des taches de cambouis sur les manches. Une vieille casquette en toile. De grosses chaussures de sécurité usées. Ses mains étaient noires de graisse, comme celles de mon père quand il rentrait le soir. Il s’est essuyé les pieds longuement sur le tapis, et il a regardé le hall avec un drôle d’air. Pas impressionné. Plutôt… ému.

Grégoire l’a vu. Il l’a regardé des pieds à la tête, exactement trois secondes. Puis il s’est retourné vers son couple.

« La casse, c’est à Vénissieux »

Le vieil homme a attendu un moment, poliment. Puis il s’est approché de Grégoire.

« Excusez-moi, jeune homme. Je voudrais un renseignement. »

Grégoire ne s’est même pas tourné vers lui. Il a parlé assez fort pour que le couple l’entende.

« Ici on vend des voitures, papi, pas des pièces détachées. La casse, c’est à Vénissieux ! »

Le couple a souri. La femme a même ri dans sa coupe de champagne.

Le vieil homme n’a rien répondu. Il a hoché la tête, calmement. Et il est resté là, debout, au milieu du hall. Il a attendu.

Dix minutes. Vingt minutes. Quarante minutes. Grégoire faisait visiter la berline au couple, il ouvrait les portières, il riait fort. Il passait devant le vieil homme sans le regarder, comme devant un meuble. Une autre vendeuse a fait mine de venir, Grégoire lui a fait un signe : « Laisse, il attend le bus. »

Le café

Moi, je revenais de l’atelier avec une voiture lavée. J’ai vu le vieil homme debout depuis tout ce temps. Il avait l’air fatigué. Il s’appuyait un peu sur un pilier.

Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé à mon père. Je suis allé à la machine, j’ai pris un café, j’y ai mis un sucre, et je le lui ai apporté avec une chaise.

« Asseyez-vous, Monsieur. Ils vont s’occuper de vous. »

Il m’a regardé. Il avait des yeux bleus très clairs, plissés par les années. Il a pris le café dans ses mains noires.

« Merci, mon garçon. Comment tu t’appelles ? »

« Yanis. Je suis le préparateur. »

« Le préparateur. » Il a souri. « C’est le plus beau métier du garage. Celui qui sait comment une voiture est vraiment. »

On a parlé cinq minutes. Il m’a demandé depuis combien de temps je travaillais là, si j’aimais mon métier, si je voulais faire autre chose. Je lui ai dit que je rêvais de devenir vendeur, mais qu’on me répétait que je n’avais « pas le profil ». Il a hoché la tête, sans rien dire.

Le cabriolet rouge

Il a fini son café. Puis il s’est levé et il s’est approché de la vitrine. Il y avait là un cabriolet rouge, le plus beau modèle de la concession. Il l’a regardé longtemps. Il a tendu la main vers la carrosserie, comme pour la caresser.

Grégoire a surgi.

« Ne touchez pas la carrosserie avec vos mains sales, Monsieur ! Elle vaut plus que votre maison ! »

Le vieil homme a retiré sa main, calmement.

« Combien, celui-là ? »

Grégoire a éclaté de rire. Il s’est tourné vers le couple en cachemire, comme pour les prendre à témoin.

« Avec votre retraite, vous pourrez peut-être vous payer le porte-clés. Et encore. »

Le couple a ri. Moi, j’avais honte. J’avais envie de disparaître sous le cabriolet.

Le vieil homme, lui, a mis la main dans la poche de poitrine de son bleu de travail. Il en a sorti une petite photo noir et blanc, jaunie, cornée. Il l’a tendue à Grégoire.

« Vous savez ce qu’il y avait ici, avant, jeune homme ? »

Grégoire a levé les yeux au ciel, sans même regarder la photo.

Le directeur

C’est à ce moment-là que Monsieur Ferrier, le directeur de la concession, est apparu en haut de l’escalier qui mène aux bureaux. Il descendait avec sa tablette, pressé, comme toujours. Il a jeté un coup d’œil dans le hall.

Il a vu le vieil homme.

Il s’est arrêté net. Sa tablette lui a glissé des mains et elle est tombée sur les marches dans un bruit sec. Il est devenu blanc comme un linge.

Puis il a dévalé l’escalier en courant presque.

« Monsieur Brunet ! Monsieur Brunet, mais… pourquoi vous ne m’avez pas prévenu ? Pourquoi personne ne m’a appelé ? »

Grégoire a ouvert la bouche. Il l’a refermée.

La photo

Le vieil homme a souri au directeur. Puis il a tendu la photo jaunie, cette fois à moi.

Sur la photo, il y avait un petit garage. Une seule porte en bois, une pompe à essence, un panneau peint à la main : « Garage Brunet – Réparations toutes marques ». Devant, un jeune homme en bleu de travail, les mains noires, qui riait à côté d’une jeune femme en robe à fleurs.

« C’était ici, a dit le vieil homme. Exactement ici. En 1968. Là où est ton cabriolet rouge, il y avait ma fosse de vidange. »

Il s’appelait Marcel Brunet. Il avait 81 ans. À vingt-trois ans, il avait ouvert ce petit garage avec ses économies et un prêt de son beau-père. Il avait réparé des voitures pendant quarante ans. Puis il avait racheté le terrain d’à côté, puis un autre garage, puis une concession, puis une autre. Aujourd’hui, le groupe auquel appartenait notre concession, dix-sept concessions dans toute la région, c’était lui. Il en était l’actionnaire principal. Et les murs du bâtiment où nous étions, le terrain sous nos pieds, n’avaient jamais cessé de lui appartenir.

Pourquoi le bleu de travail

Le directeur bafouillait des excuses. Monsieur Brunet l’a interrompu d’un geste.

« Je n’ai prévenu personne, Paul. Je voulais voir comment on reçoit quelqu’un chez moi quand on ne sait pas qui il est. »

Puis il s’est tourné vers Grégoire. Celui-ci avait perdu toutes ses couleurs. Le couple en cachemire avait posé ses coupes et regardait ses chaussures.

« Mon bleu de travail, jeune homme, je le porte tous les samedis. Je répare gratuitement les vieilles voitures des gens du quartier qui n’ont pas les moyens d’aller au garage. Ce matin, j’ai changé l’embrayage de la voiture d’une infirmière de nuit. C’est pour ça que j’ai les mains sales. Je n’ai jamais eu honte de ces mains. Elles ont payé le carrelage sur lequel vous marchez. »

Grégoire a balbutié : « Monsieur, je… je ne savais pas… »

« Justement. Vous ne saviez pas. Et vous avez décidé en trois secondes que je ne valais rien. Vous regardez les chaussures et les montres, c’est ça ? Moi, j’ai toujours regardé les mains. »

Le cabriolet d’Odile

Il s’est retourné vers le cabriolet rouge.

« Je suis venu acheter cette voiture. Ma femme, Odile, va avoir quatre-vingts ans samedi prochain. C’est elle, sur la photo, en robe à fleurs. En 1968, je lui ai promis qu’un jour je lui offrirais un cabriolet rouge. On n’a jamais eu le temps. Il y avait toujours le garage, les enfants, les crédits. Cinquante-six ans que j’ai une promesse en retard. »

Il m’a posé la main sur l’épaule. Sa main noire de cambouis sur ma combinaison grise.

« Et je veux que ce soit ce garçon qui me la vende. Yanis. Il est le seul ici qui m’ait traité comme un client. Comme un homme. »

Le directeur a hoché la tête très vite. « Bien sûr, Monsieur Brunet. Bien sûr. »

J’ai fait la vente de ma vie avec des mains qui tremblaient. Monsieur Brunet a signé le bon de commande avec un vieux stylo à bille. Il a payé comptant. La commission, ce mois-là, était plus grande que mon salaire de six mois.

Ce que sont devenus les autres

Grégoire n’a pas été licencié ce jour-là. Monsieur Brunet ne voulait pas. Il a demandé une seule chose au directeur : que Grégoire passe un mois à l’atelier, en combinaison grise, à laver les voitures avec moi. « Pour apprendre ce que c’est, quelqu’un qu’on ne regarde pas. »

Grégoire a démissionné au bout de trois jours. Il n’a pas supporté.

Moi, le mois suivant, j’ai reçu une lettre de la direction du groupe. On me proposait une formation de vendeur, payée, et un poste dans le hall à la fin. Sous la signature du directeur, il y avait une petite ligne écrite à la main, au stylo bleu : « Regarde toujours les mains. M.B. »

Le samedi suivant

Le samedi suivant, c’est moi qui ai livré le cabriolet rouge. Monsieur Brunet m’avait demandé de le conduire jusqu’à sa maison, une petite maison toute simple à Bron, avec un potager. Il avait mis un costume. Le seul qu’il avait, je crois.

Quand Odile a ouvert la porte et qu’elle a vu le cabriolet rouge garé devant le portail, avec un gros nœud blanc sur le capot, elle a mis ses deux mains sur sa bouche. Elle a regardé son mari. Elle a dit : « Marcel… Tu t’en es souvenu ? »

Il a répondu : « Je n’ai jamais oublié. J’étais juste en retard. »

Ils sont partis tous les deux faire un tour, capote baissée, malgré le froid de novembre. Odile riait comme une jeune fille. Lui conduisait avec ses mains de mécanicien.

Moi, je suis resté sur le trottoir à les regarder partir. Et j’ai pensé à mon père.

Ne jugez jamais un homme à son bleu de travail. C’est parfois lui qui a construit les murs dans lesquels vous vous croyez si important.

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