Je m’appelle Aurélie. J’ai 38 ans, je suis secrétaire dans une mairie des Vosges, et je suis la maman de Zoé, neuf ans, des tresses châtain clair, un gilet jaune qu’elle refuse de quitter et une imagination qui déborde de partout.
Ce que je vais vous raconter s’est passé il y a trois semaines, sur le plateau d’une grande émission de talents à la télévision. Je ne dirai pas laquelle. Ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est une chaussette.
La chaussette de Mamie Jeannine
Ma mère s’appelait Jeannine. Elle a passé toute sa vie dans notre petit village, près d’Épinal. Elle avait été couturière, puis elle avait tricoté pour toute la famille, pour les voisins, pour la paroisse. Des pulls, des écharpes, des bonnets. Et des chaussettes. Surtout des chaussettes. Épaisses, en laine rouge, qu’elle portait l’hiver dans ses sabots.
Quand Zoé avait trois ans, elle avait peur du noir. Un soir, ma mère a pris une de ses chaussettes rouges, elle a cousu dessus deux boutons qui ne se ressemblaient pas, un bleu et un vert, et elle a fait un pompon de laine qu’elle a fixé sur le dessus. Puis elle a glissé sa main dedans.
« Bonsoir, Zoé. Je m’appelle Pompon. Je suis le gardien des cauchemars. Je les mange. Ils ont un goût de chou-fleur. »
Zoé a ri si fort qu’elle en a oublié d’avoir peur.
À partir de ce jour-là, Pompon a fait partie de la famille. Ma mère le faisait parler avec une petite voix aiguë et rocailleuse, un peu ronchon, très drôle. Elle n’était pas ventriloque. On voyait bien ses lèvres bouger. Mais Zoé s’en fichait. Pour elle, Pompon était vivant.
L’hiver dernier
Ma mère est partie l’hiver dernier, doucement, à 74 ans. Je n’en dirai pas plus, parce que ce n’est pas de ça que parle cette histoire. Cette histoire parle de ce qui reste.
Après, Zoé a gardé Pompon sur son oreiller. Elle ne voulait pas le laver, « pour qu’il garde l’odeur de Mamie ». Pendant des semaines, elle n’a pas joué avec. Il restait là, sur l’oreiller, avec ses deux boutons dépareillés.
Et puis, un soir de mars, je l’ai entendue parler dans sa chambre. Deux voix. La sienne… et une petite voix aiguë et rocailleuse, un peu ronchon.
J’ai poussé la porte. Zoé était devant le miroir de son armoire, Pompon sur la main. Elle a sursauté.
« Maman, je m’entraîne. Je veux faire parler Pompon sans bouger la bouche. Comme ça, ce sera vraiment lui qui parle. »
Neuf mois devant le miroir
Pendant neuf mois, chaque soir, Zoé s’est entraînée. Elle a regardé des vidéos de ventriloques sur la tablette. Elle a appris que certaines lettres sont impossibles à dire sans bouger les lèvres, comme le B, le P ou le M, et qu’il faut les remplacer par d’autres sons. Elle s’entraînait à dire « Pompon » en serrant les dents. Les premières semaines, ça donnait « Tonton ». On riait aux larmes.
Puis, petit à petit, la magie est venue. Ses lèvres restaient immobiles, à peine entrouvertes. Et la voix de Pompon sortait, toute seule, de sa petite chaussette rouge.
C’est sa maîtresse d’école qui a vu une vidéo de Zoé et qui l’a envoyée à l’émission, sans trop y croire. Trois mois plus tard, on recevait un appel. Zoé était sélectionnée pour passer devant les jurés, en direct, sur le grand plateau.
Le grand plateau
Je n’avais jamais vu un endroit pareil. Une salle immense, deux mille sièges, des projecteurs partout, une fumée légère qui flottait dans la lumière. Et, face à la scène, la grande table des quatre jurés.
Parmi eux, il y en avait un dont tout le monde avait peur. Un homme d’une soixantaine d’années, cheveux gris, costume sombre, réputé pour ne jamais sourire. Il était connu pour ses phrases cassantes. Il avait fait pleurer des chanteurs adultes la semaine précédente.
Dans les coulisses, Zoé tremblait. Elle serrait Pompon contre elle. Je me suis accroupie devant elle.
« Tu n’es pas obligée, ma chérie. On peut rentrer à la maison. »
Elle a secoué la tête. Elle a mis Pompon sur sa main. Pompon m’a regardée avec ses deux boutons.
« Elle a peur, a dit Pompon. Moi pas. Je suis une chaussette, je n’ai pas de jambes pour m’enfuir. »
J’ai éclaté de rire. Zoé aussi. Puis la régisseuse l’a appelée. Je suis allée m’asseoir dans la salle, au troisième rang, avec mon mari.
« On n’est pas à la laverie »
Zoé est entrée sur la scène. Toute petite, dans son gilet jaune, sous les projecteurs. Le public a applaudi poliment.
Le juré sévère a regardé sa fiche, puis la chaussette rouge sur sa main. Il a soupiré, très fort, dans son micro.
« Une chaussette ? Ma puce, ici on n’est pas à la laverie ! Tu as deux minutes, pas une de plus. »
La salle a ri. Pas méchamment, mais elle a ri. J’ai vu les épaules de ma fille se raidir. Mon cœur s’est arrêté. J’ai eu envie de monter sur scène et de la prendre dans mes bras.
Zoé n’a pas bougé. Ses lèvres sont restées fermées. Mais Pompon a lentement tourné la tête vers la table des jurés. Il a regardé le juré sévère, longtemps, avec ses deux boutons dépareillés.
« Toi, a dit Pompon, de sa petite voix rocailleuse, tu as besoin d’un câlin. »
Le rire
La salle a explosé. Un vrai fou rire, de deux mille personnes. Même les autres jurés riaient. Et le juré sévère, malgré lui, a eu un petit sourire au coin des lèvres. Il a essayé de le cacher. Trop tard. Les caméras l’avaient vu.
Pompon a continué. Il s’est plaint d’avoir passé des années dans un sabot. Il a demandé à la jurée de droite si elle avait des chaussettes à lui présenter, « parce que je suis célibataire depuis la machine à laver ». Il s’est disputé avec Zoé, qui lui reprochait de sentir le fromage. Les deux voix se répondaient si vite qu’on oubliait qu’il n’y avait qu’une seule petite fille sur scène.
Puis Zoé a pris un verre d’eau posé sur un tabouret. Elle a bu. Et pendant qu’elle buvait, Pompon chantait. Une vieille chanson française, que ma mère fredonnait en tricotant. Le public s’est levé d’un coup. Je voyais des gens se pencher pour regarder les lèvres de Zoé, incrédules. Elles ne bougeaient pas. Elle avalait son eau, et la chaussette chantait.
Les deux minutes étaient passées depuis longtemps. Le juré sévère n’a rien dit.
Le silence
Puis, d’un coup, Pompon s’est tu.
La salle s’est calmée. Zoé a baissé un peu la tête. Pompon, lui, s’est tourné très lentement vers le public. Il a cherché quelqu’un. Il a regardé vers le troisième rang. Vers moi.
Et quand il a parlé, ce n’était plus la voix de Pompon.
C’était une voix douce, un peu voilée, avec l’accent des Vosges. Une voix que je connaissais depuis trente-huit ans. Zoé l’avait travaillée en secret, des mois, sans jamais me la faire entendre.
« Ma Lilie… Arrête de pleurer, tu vas mouiller ma laine. »
Ma Lilie. Personne ne m’appelait comme ça. Personne, sauf ma mère.
Ce que Pompon a dit
Je me suis mise à pleurer. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Mon mari m’a pris la main.
Pompon a continué, avec la voix de ma mère.
« Je sais que la maison est trop calme. Je sais que tu mets encore deux tasses le matin, par habitude. Je sais que tu as gardé mon dernier tricot, pas fini, dans le panier. Ce n’est pas grave, Lilie. Une chaussette, quand elle est trouée, on ne la jette pas. On la reprise. Et elle sert encore longtemps. »
C’était sa phrase. Exactement sa phrase. Elle la disait chaque fois que quelque chose allait mal dans la famille. Une dispute, un chagrin, une peine de cœur. « On ne la jette pas. On la reprise. »
Puis Pompon s’est retourné vers Zoé. Et avec la voix de Mamie, il a dit doucement :
« Et toi, ma Zoé, tu n’as plus peur du noir. Tu vois, j’ai bien mangé tous tes cauchemars. Maintenant, c’est toi qui me fais parler. »
Zoé a serré Pompon contre sa joue. Et elle a dit, avec sa propre voix, toute petite, dans le micro : « Merci, Mamie. »
Le juré qui s’est levé
Dans la salle, il n’y avait plus un bruit. Deux mille personnes retenaient leur souffle. Puis quelqu’un a commencé à applaudir, tout au fond. Puis un autre. Puis tout le monde, debout, pendant une éternité.
Et le juré sévère s’est levé.
Il a retiré ses lunettes. Il avait les yeux rouges. Il a mis un moment avant de pouvoir parler dans son micro.
« Je… je dois te demander pardon, Zoé. Et à Pompon aussi. J’ai dit qu’on n’était pas à la laverie. Je me suis trompé. Ce soir, tu nous as appris quelque chose qu’on oublie tous. »
Il s’est arrêté. Il a avalé sa salive.
« Ma mère tricotait aussi. J’ai encore une écharpe d’elle, dans un tiroir. Je ne l’ai jamais mise. Demain, je la mets. »
Zoé lui a souri. Et Pompon, avec sa petite voix ronchon, a ajouté : « Tu vois. Je te l’avais dit, que tu avais besoin d’un câlin. »
La salle a ri et pleuré en même temps.
Ce qui compte vraiment
Je ne vous dirai pas ce que les jurés ont décidé ensuite. Je ne vous dirai pas si Zoé est allée plus loin dans l’émission. Honnêtement, ce soir-là, en sortant du plateau, nous n’y pensions même plus.
Dans la voiture, sur l’autoroute, Zoé s’est endormie avec Pompon sur la joue. Mon mari conduisait en silence. Moi, je regardais ma fille dormir. Je pensais à ma mère, à ses aiguilles à tricoter, à ses chaussettes rouges dans ses sabots.
Le lendemain matin, en rentrant, j’ai sorti le panier de tricot de ma mère. Son dernier ouvrage était encore dedans, pas fini, avec les aiguilles plantées dans la laine. Je me suis assise à la table de la cuisine. Je ne sais pas tricoter. Zoé est venue à côté de moi, avec Pompon.
« Mamie dit qu’il faut d’abord faire une maille à l’endroit », a dit Pompon.
Alors j’ai fait une maille à l’endroit.
Les gens que l’on aime ne disparaissent jamais tout à fait. Parfois, ils deviennent une petite voix qui sort d’une vieille chaussette rouge, et qui nous rappelle qu’on ne jette pas ce qui est troué : on le reprise.