Je m’appelle Léo, j’ai 26 ans, et je suis professeur de musique dans un collège du Val-de-Marne. Si je suis devenu musicien, c’est grâce à mon grand-père, Marcel. Toute sa vie, il a joué de l’accordéon dans les guinguettes des bords de Marne. Valses, tangos, javas. Il disait que la Marne avait un rythme à trois temps.
Quand j’étais petit, il m’emmenait le dimanche dans une guinguette en bois, au bord de l’eau, avec des lampions et une piste de danse sous les platanes. Il jouait, et il me faisait danser avec les vieilles dames qui venaient là depuis cinquante ans. « Un jour, Léo, la musique te le rendra », disait-il.
Le grand-père qu’on trouvait ringard
Dans la famille, on aimait bien papy, mais on le trouvait ringard. Mes cousins Bastien et Laura, les enfants de ma tante, avaient honte quand il sortait son accordéon aux repas de famille. « Pitié, papy, pas la java ! » Ma tante soupirait : « Toujours son boucan. Il aurait mieux fait de travailler sérieusement. »
Pendant les cinq dernières années, quand il ne pouvait plus porter son instrument, c’est moi qui l’emmenais à la guinguette. Il s’asseyait au premier rang et me regardait jouer. Il connaissait tout le monde là-bas. Le gérant l’appelait « patron », ce qui faisait rire tout le monde. Je croyais que c’était un surnom affectueux.
Il est parti en octobre, à 89 ans, chez lui.
Chez le notaire de Nogent
Le notaire nous a reçus dans son étude, à Nogent-sur-Marne. L’appartement de papy, un trois-pièces avec balcon, revenait à Bastien et Laura. Ses économies étaient pour ma tante et pour ma mère.
Puis le notaire a lu : « À mon petit-fils Léo, qui a fait danser mes dimanches, je laisse mon accordéon. »
Le notaire a posé la boîte sur la table. L’accordéon était vieux, le cuir usé, une sangle réparée au chatterton noir.
Bastien a éclaté de rire. « Un accordéon rafistolé ! Tu pourras faire la manche dans le métro, Léo ! »
Laura s’est jointe à lui. « Papy t’a laissé de quoi jouer pour les pièces jaunes ! L’appartement pour nous, le boucan pour toi ! »
Ma tante riait aussi, en secouant la tête. Moi, je regardais l’accordéon. Je le trouvais beau. C’était tout ce que je voulais.
Le notaire a attendu que les rires cessent. « Votre grand-père a insisté sur un point. Il voulait que Léo ouvre le soufflet ici, entièrement, devant toute la famille. »
Entre les plis du soufflet
J’ai défait les sangles. J’ai tiré doucement, comme papy me l’avait appris. Le soufflet s’est déplié, pli après pli. Et entre deux plis, au milieu, il y avait quelque chose de glissé. Du papier, plié très serré, maintenu par un élastique.
Bastien a cessé de rire. J’ai sorti le papier. C’était un acte notarié, daté de 1979. Le notaire a hoché la tête : il connaissait le document, il en avait la copie dans son dossier.
C’était l’acte de propriété de la guinguette. Le terrain au bord de la Marne, le bâtiment en bois, la piste, les platanes. Mon grand-père l’avait achetée en 1979 avec l’argent de quarante ans de bals, quand l’ancien propriétaire voulait la vendre à un promoteur. Il ne l’avait jamais dit à personne dans la famille. Il la louait au gérant pour un loyer modeste, à une condition : que la guinguette reste une guinguette.
« Patron. » Ce n’était pas un surnom.
Le notaire a ajouté : « Ce bien a été donné à Léo par une donation signée il y a trois ans, que votre grand-père a voulu garder secrète jusqu’à aujourd’hui. Il est estimé à un peu plus de neuf cent mille euros. Plusieurs promoteurs ont fait des offres. »
Ma tante a blêmi. Laura a murmuré : « Neuf cent mille ? Pour cette baraque ? » Bastien n’a rien dit.
La lettre de papy
Dans le papier, il y avait aussi un petit mot. L’écriture de papy, tremblée. « Léo. Ils riront, je les connais. Laisse-les rire. Moi aussi on a ri de moi toute ma vie, et pendant ce temps-là, je jouais. La guinguette, c’est l’endroit où ta grand-mère m’a dit oui, en 1958, sur une valse. Je te la confie parce que toi, tu ne la vendras pas. Je le sais. Fais danser les gens. La musique te le rend, tu vois. »
J’ai pleuré devant tout le monde. Je n’avais pas honte.
Ma mère s’est approchée, elle a posé la main sur l’accordéon. Elle m’a raconté que papy et mamie s’étaient rencontrés à cette guinguette, et qu’il avait joué toute la nuit pour qu’elle reste danser. Ma tante, elle, ne riait plus du tout. Elle répétait à voix basse que son père ne lui avait jamais rien dit, comme si c’était une trahison. Le notaire lui a répondu doucement : « Il a essayé, madame. Il jouait de l’accordéon à chaque repas. Vous lui demandiez d’arrêter. »
Trois semaines plus tard, Bastien m’a appelé. Un promoteur lui avait parlé du terrain. Il proposait de « m’aider à négocier », contre une commission. J’ai dit non. J’ai dit que la guinguette n’était pas à vendre.
Aujourd’hui, j’y joue tous les dimanches avec l’accordéon de papy, réparé par un luthier. J’ai gardé le gérant. On a refait la piste. Les vieilles dames sont toujours là, et des jeunes arrivent, de plus en plus nombreux, pour apprendre la java.
Au-dessus du bar, il y a une photo de papy. Et dessous, une petite plaque : « Ici, on danse depuis toujours. »
Ce qu’on prend pour du bruit est parfois la musique de toute une vie. Il faut juste savoir l’écouter jusqu’au bout.