Je m’appelle Kévin, j’ai vingt-sept ans, et je suis agent de sécurité de nuit. Depuis trois ans, je garde une tour de verre de quatorze étages, à Lannion, en Bretagne. C’est le siège d’une grande entreprise de télécoms, près de huit cents salariés, des bureaux, des laboratoires, des salles de serveurs. Le jour, c’est une ruche. La nuit, c’est mon royaume. Moi, les caméras, le bruit de la climatisation, et les lumières de la ville au loin.
Je fais des rondes toutes les deux heures, je vérifie les badges, j’ouvre la barrière du parking aux rares retardataires. Ce n’est pas un métier glorieux. Mais j’ai deux enfants, un prêt pour notre petite maison à Perros-Guirec, et ce travail paie les factures.
Le nouveau collègue
En septembre, mon collègue de nuit est parti à la retraite. La société de sécurité m’a envoyé un remplaçant. Le premier soir, j’ai vu arriver un homme de soixante-trois ans, avec une barbe grise bien taillée, une thermos de café et un sac en toile.
« Hervé, enchanté. Je suis nouveau dans le métier. Il faudra que tu m’apprennes. »
Il avait une poignée de main ferme. Mais des mains trop douces pour quelqu’un qui avait toujours fait des petits boulots. Et une façon de regarder les choses, les écrans, les couloirs, les plans d’évacuation, très attentive. Comme s’il découvrait un endroit qu’il connaissait déjà.
Je lui ai tout appris. Les rondes, les codes, les caméras. Il apprenait vite. Il posait beaucoup de questions. Sur le travail, mais aussi sur les gens. « Et la dame du ménage, elle commence à quelle heure ? » « Les techniciens de nuit, ils sont payés comment ? » « Tu trouves qu’on est bien traités, ici ? »
Je lui ai dit la vérité. Qu’on était invisibles. Que personne ne nous disait bonjour. Et que le pire de tous, c’était le directeur général.
Stéphane Guillou
Stéphane Guillou avait quarante-huit ans. Il était arrivé deux ans plus tôt, parachuté depuis Paris, pendant que le fondateur de l’entreprise s’était retiré « pour prendre du recul », disait-on. Costumes ajustés, montre de luxe, voiture allemande noire. Il travaillait tard, très tard. Et il adorait humilier ceux qu’il considérait comme en dessous de lui.
Il appelait Fatou, la femme de ménage, « la petite dame ». Il lui faisait refaire son bureau trois fois. Il jetait ses gobelets de café par terre devant elle. Moi, il m’appelait « le gardien » ou « toi ». Jamais par mon prénom.
La première nuit où il a croisé Hervé, à la barrière du parking, il a baissé sa vitre. Il a regardé la barbe grise, l’uniforme un peu trop grand, la thermos.
« C’est quoi, ça ? Ils recrutent à l’hospice, maintenant ? »
Hervé a souri poliment. « Bonsoir, monsieur. »
Guillou a ricané. « Le vieux, ici tu ouvres les barrières et tu fermes ta bouche ! Les vigiles, ça ne pense pas ! C’est clair ? »
La voiture sous la pluie
Ça ne s’est pas arrêté là. Chaque fois que Guillou venait la nuit, il trouvait une nouvelle humiliation pour Hervé. Porter ses sacs de golf jusqu’à sa voiture. Vider la poubelle de son bureau. Aller lui chercher un sandwich à la station-service, à vingt minutes de là, à minuit.
Une nuit de novembre, il est descendu au parking vers deux heures du matin. Il pleuvait à verse. Il a montré sa voiture noire, éclaboussée de boue.
« Le vieux, tu vois la boue sur ma voiture ? Tu prends un seau et tu me la laves. Maintenant. Je ne vais pas rouler avec une voiture sale demain. »
J’ai voulu intervenir. « Monsieur, ce n’est pas dans nos missions… »
Il m’a coupé. « Toi, tais-toi, ou tu pointes au chômage demain matin. »
Hervé m’a posé la main sur l’épaule. « Laisse, Kévin. »
Il a pris un seau, une éponge, et il a lavé la voiture. Sous la pluie, à deux heures du matin, à soixante-trois ans. Guillou le regardait depuis le hall, au sec, en buvant un café. Il a même pris une photo avec son téléphone, en riant.
Quand Hervé est revenu, trempé, il s’est assis à côté de moi au poste de garde. Il a sorti un petit carnet noir de sa poche. Il a écrit quelque chose. Je l’avais déjà vu faire plusieurs fois.
« Qu’est-ce que vous notez, Hervé ? »
Il a souri. « Des souvenirs. »
Les écrans du quatorzième étage
Une nuit de début décembre, vers trois heures, je somnolais devant les écrans. Hervé m’a doucement secoué l’épaule.
« Kévin. Regarde l’écran douze. »
L’écran douze, c’était la caméra du quatorzième étage. L’étage de la direction, et surtout la salle des serveurs, celle où étaient stockés les brevets et les projets confidentiels de l’entreprise. L’accès était réservé à trois personnes.
Sur l’écran, il y avait Stéphane Guillou. Seul. Devant la baie des serveurs. Il branchait un disque dur externe. Il regardait autour de lui, nerveux. Puis il a sorti son téléphone et il a pris en photo des documents sur l’écran.
J’ai attrapé le téléphone pour appeler la société de sécurité. Hervé a posé sa main sur la mienne.
« Non. Pas encore. Enregistre tout. Fais une copie de la vidéo. Et ne dis rien à personne. Fais-moi confiance. »
Je ne sais pas pourquoi, mais je lui ai fait confiance. Il y avait quelque chose dans sa voix. Quelque chose qui n’était pas du tout la voix d’un vigile débutant.
La réunion générale
Le lundi suivant, un mail est arrivé à tous les salariés. Réunion générale exceptionnelle à neuf heures, dans le grand hall. Présence obligatoire, y compris pour l’équipe de nuit. On était épuisés, mais on est restés.
Quatre cents personnes se pressaient dans le hall. Sur une petite estrade, Stéphane Guillou attendait avec un micro, entouré des directeurs. Il a pris la parole avec un air grave.
« Mesdames et messieurs, je dois vous annoncer une nouvelle très grave. Des données confidentielles ont été volées dans notre salle des serveurs. Des projets d’une valeur de plusieurs millions d’euros. L’enquête interne est formelle : le vol a eu lieu la nuit. »
Un murmure a parcouru la foule.
« J’ai donc pris une décision. Toute l’équipe de sécurité de nuit est licenciée, avec effet immédiat. Une plainte sera déposée. »
Il a tendu le bras vers nous, au fond du hall. Son doigt s’est arrêté sur Hervé.
« Et ce vieux en premier ! Embauché il y a trois mois, et comme par hasard, les données disparaissent. »
Quatre cents têtes se sont tournées vers nous. Je me suis senti devenir blanc. Fatou, la femme de ménage, m’a serré le bras.
Hervé, lui, n’a pas baissé les yeux.
L’homme sur l’estrade
Il a traversé la foule. Lentement. Les gens s’écartaient sur son passage. Il est monté sur l’estrade. Guillou a reculé d’un pas.
« Qu’est-ce que tu fais ? Sécurité ! Faites-le descendre ! »
Personne n’a bougé. Hervé a enlevé sa casquette de gardien. Il s’est tourné vers la foule. Il a passé une main dans sa barbe grise.
Au premier rang, l’assistante de direction, une dame qui travaillait là depuis vingt-cinq ans, a laissé tomber son gobelet de café. Il s’est écrasé par terre. Elle avait les deux mains sur la bouche.
« Monsieur Kerbrat… »
Les plus anciens ont commencé à comprendre. Je les ai vus regarder vers le mur du hall, où était accrochée depuis vingt ans une grande photo en noir et blanc : le fondateur de l’entreprise, jeune, sans barbe, devant le premier petit local, en 1998.
Hervé a pris le micro des mains de Guillou. Très doucement.
« Bonjour à tous. Pour ceux qui ne me connaissent pas, je m’appelle Hervé Kerbrat. J’ai fondé cette entreprise il y a vingt-huit ans, dans un garage à côté d’ici. Et j’en suis toujours le président et l’actionnaire principal. »
Le carnet noir
Le silence était total. Guillou était devenu livide.
« Il y a deux ans, je me suis retiré. J’ai confié la direction générale à Monsieur Guillou. Mais depuis six mois, je recevais des lettres anonymes. Des salariés qui parlaient d’humiliations, de peur, de pressions. Alors j’ai voulu voir par moi-même. Pas depuis un bureau. Depuis l’endroit où l’on voit vraiment comment une entreprise traite les gens : la nuit, au poste de garde. »
Il a sorti le carnet noir de sa poche.
« Pendant trois mois, j’ai été gardien de nuit dans ma propre tour. J’ai tout noté. La voiture lavée sous la pluie à deux heures du matin. Les sandwichs à minuit. Fatou à qui l’on fait refaire un bureau trois fois. Les “le vieux”, les “toi”, les “ça ne pense pas”. »
Puis il s’est tourné vers moi, au fond de la salle.
« Kévin, tu as la copie ? »
J’ai brandi la clé USB, la main tremblante. Le responsable informatique est venu la chercher. Quelques minutes plus tard, sur le grand écran du hall, la vidéo de l’écran douze est apparue. Stéphane Guillou, seul, à trois heures du matin, devant les serveurs, en train de copier des fichiers sur un disque dur.
« Les données n’ont pas été volées par l’équipe de nuit, a dit Hervé. Elles ont été copiées par la seule personne qui avait le code d’accès. Pour être vendues à un concurrent. J’en ai les preuves. Elles sont depuis ce matin entre les mains de la police. »
La chute
Guillou a essayé de parler. « C’est un montage, c’est… »
Hervé l’a regardé, très calmement.
« Stéphane, tu m’as dit un jour que les vigiles, ça ne pense pas. Tu vois, celui-là a pensé à tout. »
Deux policiers en civil, qui attendaient discrètement près de l’entrée, se sont approchés. Guillou est descendu de l’estrade sans un mot, sous les regards de quatre cents personnes. Personne ne l’a applaudi. Personne ne l’a retenu non plus.
Puis Hervé a repris le micro.
« Le licenciement de l’équipe de nuit est annulé. Kévin, Fatou, et tous ceux que j’ai vus travailler dans l’ombre pendant ces trois mois, je vous dois des excuses. Pas pour ce que j’ai fait. Pour ce que j’ai laissé faire, en n’étant pas là. »
Le hall a explosé en applaudissements. Fatou pleurait. Moi aussi, je crois.
Après
Dans les semaines qui ont suivi, beaucoup de choses ont changé dans la tour. Hervé a repris la direction lui-même, le temps de trouver quelqu’un « qui dise bonjour aux gardiens ». Les salaires de l’équipe de nuit et de l’équipe de ménage ont été augmentés. Une salle de pause a été aménagée pour nous, avec une vraie machine à café.
Fatou a été embauchée directement par l’entreprise, en contrat stable. Le jour où elle a signé, Hervé lui a apporté des fleurs.
Moi, Hervé m’a convoqué dans son bureau, au quatorzième étage. Celui de Guillou. Il avait déjà enlevé la grande photo de golf.
« Kévin, cette nuit-là, tu as voulu me défendre, alors que tu risquais ton poste. Et tu m’as fait confiance sans savoir qui j’étais. C’est exactement le genre de personne dont j’ai besoin. »
Il m’a proposé de financer une formation de responsable de la sécurité. Aujourd’hui, je dirige l’équipe de sûreté de toute la tour. Je travaille de jour, maintenant. Je vois mes enfants le soir.
La thermos
Parfois, encore, Hervé descend au poste de garde vers minuit. Il apporte sa vieille thermos de café. Il s’assoit avec l’équipe de nuit, il regarde les écrans, il parle de tout et de rien. Les nouveaux ne savent pas toujours qui il est. Il ne le leur dit pas tout de suite.
Il dit qu’on ne connaît vraiment une entreprise qu’à trois heures du matin, quand il n’y a plus personne pour faire semblant.
Je crois que c’est vrai pour les gens aussi. On ne connaît vraiment quelqu’un qu’en regardant comment il traite ceux qui, croit-il, ne peuvent rien pour lui.