« Va vendre tes fromages qui puent ailleurs, mamie ! Ici, c’est mon parking ! » a hurlé notre directeur de supermarché, à Auxerre, à la vieille marchande. Puis il m’a virée parce que je lui apportais un café chaque matin. Alors elle a retiré son fichu…

Je m’appelle Léna, j’ai vingt-six ans, et depuis quatre ans je suis caissière dans un grand supermarché à la sortie d’Auxerre. Ce n’est pas le métier dont je rêvais petite, mais j’aime les gens. Les habitués qui me racontent leur semaine, les retraités qui viennent surtout pour parler, les mamans pressées. Je connais leurs prénoms, leurs habitudes, leur fromage préféré.

Le directeur

Il y a un an, un nouveau directeur est arrivé : Grégory, quarante-trois ans, costume, cravate, badge doré. Il venait d’un grand magasin de la région parisienne et avait été envoyé à Auxerre pour « redresser les chiffres ». Dès la première semaine, il a réuni les employés.

« Ici, on n’est pas au centre social. On vend. Ceux qui ne sont pas contents, la porte est là. »

Il a supprimé les pauses café, changé les plannings au dernier moment, crié sur une collègue de soixante ans devant les clients parce qu’elle mettait trop de temps à ranger les yaourts. Plusieurs collègues ont démissionné. D’autres ont écrit, anonymement, au siège du groupe. On n’a jamais eu de réponse. Du moins, c’est ce qu’on croyait.

La vieille dame au fichu

Un lundi matin de septembre, une petite vieille dame s’est installée sur la place du marché, juste à côté de notre parking. Une table pliante, une nappe à carreaux, un tablier bleu, un fichu à fleurs sur ses cheveux. Sur la table, des fromages de Bourgogne : des chaources crémeux, des époisses orangés, des petits crottins de chèvre, des tommes de l’Yonne.

Elle avait l’air d’avoir quatre-vingts ans. Elle se tenait très droite. Elle souriait à tout le monde. Et entre deux clients, elle écrivait des choses dans un petit carnet noir, avec un crayon à papier.

Le premier matin, en arrivant au travail, je me suis arrêtée devant sa table. Elle m’a fait goûter un morceau d’époisses. Je n’en avais jamais mangé d’aussi bon.

« C’est le même goût que celui de ma grand-mère », j’ai dit.

Elle a souri. « Alors votre grand-mère avait bon goût. »

Le café du matin

Le lendemain, je lui ai apporté un café de la machine de la salle de pause. Elle était surprise. « Pour moi ? Mais pourquoi ? »

« Parce qu’il fait frais le matin. Et que ma grand-mère vendait aussi au marché, à Tonnerre. Personne ne lui apportait jamais de café. »

Elle s’appelait Odette. Chaque matin, pendant trois semaines, je lui ai apporté un café. Elle me posait des questions. Sur mon travail, mes collègues, le magasin. Comment on était traités. Ce qui avait changé depuis un an. Au début, je répondais vaguement. Puis, un matin où Grégory avait encore fait pleurer une collègue, j’ai tout raconté. Elle écoutait sans rien dire. Puis elle écrivait dans son carnet.

« Pourquoi vous notez tout ça, madame Odette ? »

« À mon âge, ma petite, on note tout, sinon on oublie. »

« Une concurrente devant mon magasin »

Grégory a remarqué la vieille dame dès le deuxième jour. Ses clients s’arrêtaient à sa table avant d’entrer dans le magasin. Certains n’achetaient plus le fromage au rayon.

« Une concurrente à deux euros le crottin, devant MON magasin ! » ragea-t-il dans le bureau. « Elle va dégager, la mamie. »

Il a appelé la mairie. La mairie a répondu que la place du marché était municipale et que la dame avait payé son emplacement. Il a envoyé un employé de la sécurité lui dire de partir. Elle a souri et lui a offert un morceau de tomme. L’agent est revenu avec la tomme, gêné.

Puis Grégory a appris, par un collègue qui m’avait vue, que je lui apportais un café chaque matin. Il m’a convoquée.

« Tu nourris la concurrence, maintenant ? Avec le café du magasin ? Un dernier avertissement, Léna. »

Le lendemain matin, j’ai apporté le café quand même. Avec mon propre argent. Dans un thermos de chez moi.

Le mardi

Ce mardi-là, il y avait beaucoup de monde. C’était jour de marché. La table d’Odette était entourée de clients. Grégory est sorti du magasin comme une furie, sa cravate de travers, un agent de sécurité derrière lui.

Il s’est planté devant la table, devant tout le monde.

« Va vendre tes fromages qui puent ailleurs, mamie ! Ici, c’est mon parking, et tes vieux fromages font fuir mes clients ! »

Les clients se sont tus. Certains ont ri, gênés. Odette, elle, n’a rien dit. Elle a continué à emballer un chaource dans du papier.

Grégory a fait signe à l’agent : « Démonte-moi cette table. »

Alors je me suis avancée. J’avais encore mon thermos à la main.

« Elle est sur la place du marché, pas sur le parking. Elle a payé son emplacement. Vous n’avez pas le droit. »

« Tu es virée »

Grégory s’est retourné lentement. Il m’a regardée de haut en bas.

« Toi, la caissière, tu prends le parti de la clocharde aux fromages ? Tu es virée. Sur-le-champ. Rends ton badge. »

J’ai senti mes jambes trembler. Je pensais à mon loyer, à mon petit studio, à ma mère à qui j’envoyais un peu d’argent chaque mois. Mais je n’ai pas baissé les yeux.

Odette a posé son couteau à fromage. Elle a essuyé ses mains sur son tablier, tranquillement. Puis elle a sorti de sa poche un vieux téléphone à clapet. Elle a composé un numéro.

« C’est moi. Vous pouvez venir, maintenant. »

Grégory a ricané. « Elle appelle qui, la mamie ? Ses copines du club ? »

Les trois voitures noires

Dix minutes plus tard, trois voitures noires sont entrées sur le parking et se sont garées juste devant la table. Des portières ont claqué. Un homme d’une cinquantaine d’années en costume sombre est descendu de la première. Je l’avais déjà vu une fois, en photo, dans le journal interne. C’était le directeur régional du groupe.

Grégory a pâli. Il a ajusté sa cravate en vitesse. « Monsieur Lefèvre ! Quelle surprise ! J’allais justement régler un petit problème avec cette… »

Mais M. Lefèvre ne le regardait pas. Il regardait la vieille dame.

Odette a retiré son fichu à fleurs, lentement. Dessous, ses cheveux argentés étaient coiffés en un chignon impeccable. Elle a dénoué son tablier, l’a plié et l’a posé sur la table.

M. Lefèvre s’est figé. « Madame la présidente… Mais… qu’est-ce que vous faites là ? »

Madame la présidente

Un silence total est tombé sur le parking. Grégory avait la bouche ouverte. Ses clés lui ont glissé des mains et sont tombées par terre.

Odette Marchand. Quatre-vingt-un ans. Fondatrice et présidente du groupe auquel appartenait notre supermarché, et plus de deux cents autres en France. Une des plus grandes fortunes de la région, dont personne ne connaissait le visage parce qu’elle refusait toutes les interviews.

Elle s’est tournée vers Grégory.

« En 1964, monsieur, j’ai commencé ici même, sur cette place, avec une table pliante et des fromages de mon père. J’avais dix-neuf ans. Une crémerie, puis une épicerie, puis un magasin. Tout ce groupe est né sur ces pavés. Il y a deux mois, j’ai reçu quatre lettres anonymes de vos employés. Alors je suis revenue sur ma place. Pour voir. »

Elle a ouvert son petit carnet noir.

« Trois semaines. Dix-sept humiliations d’employés, notées avec les dates et les heures. Des pauses supprimées. Une dame de soixante ans qu’on a fait pleurer devant les clients. Et aujourd’hui, une caissière licenciée pour avoir apporté un café à une vieille femme. »

La réponse de Grégory

Grégory a balbutié : « Madame, je… je ne savais pas que c’était vous… »

Odette l’a regardé avec une tristesse terrible. « C’est exactement le problème, monsieur. Vous ne saviez pas que c’était moi. Si j’avais été une vraie marchande de quatre-vingts ans, vous m’auriez chassée. Et cette jeune femme aurait perdu son emploi. »

Elle s’est tournée vers M. Lefèvre. « Monsieur Grégory quitte ses fonctions aujourd’hui. Les services du personnel s’occuperont du reste, dans les règles. »

Grégory est reparti vers le magasin sans un mot, sous le regard des clients. Personne ne riait plus.

Le thermos

Puis Odette s’est tournée vers moi. Elle a pris mes mains dans les siennes.

« Et vous, Léna. Vous ne m’avez jamais demandé ce que je valais. Vous m’avez apporté un café parce qu’il faisait froid. Même quand on vous l’a interdit. Même avec votre propre thermos. »

J’avais les larmes aux yeux. « Ma grand-mère aussi vendait au marché. »

« Je sais. Vous me l’avez dit le premier jour. C’est ce jour-là que j’ai su que j’avais raison de venir. »

Elle a demandé à M. Lefèvre de faire annuler mon licenciement. Puis elle a ajouté : « Et le rayon fromage de ce magasin a besoin d’une responsable qui sait reconnaître un bon époisses. Et les bonnes personnes. »

Ce qui a changé

Aujourd’hui, je suis responsable du rayon crèmerie et fromages. Les pauses café sont revenues. La collègue de soixante ans a reçu une lettre d’excuses de la direction. Une nouvelle directrice est arrivée, une ancienne caissière qui a gravi tous les échelons.

Et chaque premier mardi du mois, une petite table pliante revient sur la place du marché. Avec une nappe à carreaux, des fromages de Bourgogne, et une vieille dame au fichu à fleurs. Les clients ne savent pas qui elle est. Moi, je le sais. Et chaque fois, je lui apporte un café, dans mon vieux thermos.

On reconnaît la valeur des gens à la façon dont ils traitent ceux qui, croient-ils, ne pourront jamais rien pour eux.

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