Je m’appelle Sandrine, j’ai 43 ans, et je suis infirmière à domicile dans la région de Montpellier depuis vingt ans. Je fais un métier que j’aime, même s’il est fatigant, même s’il est mal payé. Je n’ai jamais eu honte de ce que je fais. Jusqu’à cette soirée.
Vingt-cinq ans après
L’invitation est arrivée par un groupe en ligne : « Les 25 ans du bac, promo du lycée Joffre ! » J’ai hésité longtemps. Au lycée, j’étais la fille discrète, celle qui révisait à la bibliothèque parce qu’il n’y avait pas de place à la maison. Ma mère faisait des ménages. Mon père n’était pas là.
Je suis venue quand même. Avec ma plus belle robe, achetée en solde, et une boule au ventre.
Aurélie était là, évidemment. La reine de la classe. Toujours aussi belle, toujours aussi sûre d’elle. Robe de créatrice, mari avocat, villa à Palavas, photos de vacances aux Maldives qu’elle faisait défiler sur son téléphone.
Quand elle m’a vue, elle a fait semblant de chercher mon nom. « Sandrine… Sandrine Pujol ! Mais tu n’as pas changé ! » Dans sa bouche, ce n’était pas un compliment.
« Seulement infirmière »
À table, chacun a raconté sa vie. Untel était chef d’entreprise. Une autre, pharmacienne. Un troisième vivait au Canada. Quand mon tour est venu, j’ai dit simplement : « Je suis infirmière. À domicile. »
Aurélie a éclaté de rire.
« Infirmière ? Seulement ? Avec tes notes en maths ? Moi, à ta place, j’aurais eu honte. Toujours à vider les bassins, Sandrine ? »
Quelques-uns ont ri. D’autres ont baissé les yeux dans leur assiette. Personne n’a rien dit.
Puis Aurélie s’est levée, a tapé sur son verre avec sa fourchette.
« Je voudrais porter un toast. Aux vraies réussites de la promo ! »
Elle me fixait en disant ça. J’avais de nouveau seize ans. Je me suis sentie minuscule. J’ai attrapé mon sac sous la chaise. Je voulais juste partir.
C’est là qu’à l’autre bout de la table, une chaise a raclé le sol.
Karim s’était levé. Karim Benali, le garçon timide du fond de la classe, celui qui ne parlait à personne et qui dessinait dans les marges de ses cahiers. Aujourd’hui architecte, je l’apprendrais plus tard.
« Aurélie, tu veux parler de réussites ? D’accord. Parlons-en. »
Il s’est tourné vers toute la salle.
« Tu sais qui passe chez ta mère, tous les mercredis, depuis deux ans ? »
Les mercredis
Aurélie a perdu son sourire d’un coup.
Karim a continué, d’une voix très calme.
« J’habite à côté de chez Madame Rouvière, à Castelnau. La mère d’Aurélie. Une femme adorable, qui vit seule depuis la mort de son mari. Elle a des soucis de mobilité, elle ne sort presque plus. Et tous les mercredis après-midi, depuis deux ans, une voiture blanche se gare devant chez elle. C’est Sandrine. »
Je voulais disparaître sous la table. Je n’avais jamais dit ça à personne.
« Au début, Sandrine venait pour les soins, c’était son travail. Puis les soins se sont arrêtés. Mais elle a continué à venir. Le mercredi, c’est son jour de repos. Elle fait les courses de ta mère. Elle lui coupe les cheveux. Elle reste boire le thé. Elle l’a même emmenée voir la mer à Carnon, l’été dernier, parce que ta mère lui avait dit qu’elle ne l’avait pas vue depuis cinq ans. »
Il a marqué une pause.
« Ta mère parle de toi tout le temps, Aurélie. Elle garde tes photos sur le buffet. Elle me demande parfois si je t’ai vue passer. Je lui réponds que non. Parce que tu ne passes pas. Palavas, c’est à vingt minutes. »
Le silence dans la salle était si lourd qu’on entendait la musique du restaurant voisin.
« Alors oui, on peut porter un toast aux vraies réussites de la promo. Je lève mon verre à Sandrine. »
Il a levé son verre. Il y a eu une seconde de flottement. Puis Véronique, à côté de moi, a levé le sien. Puis Fabrice. Puis Stéphanie. Puis toute la table. « À Sandrine. »
Je pleurais. Je n’arrivais même plus à tenir mon verre.
Aurélie, elle, est restée debout, figée, le visage livide. Elle a balbutié : « Ce n’est pas si simple, j’ai beaucoup de travail, vous ne savez pas… » Personne ne lui a répondu. Elle a pris son sac et elle est partie avant le dessert.
Karim est venu s’asseoir près de moi. « Désolé de t’avoir mise dans l’embarras. Mais je ne pouvais pas la laisser dire ça. Pas à toi. »
Je lui ai demandé pourquoi il avait fait ça. Il a souri. « En seconde, tu étais la seule à me dire bonjour le matin. Tu ne t’en souviens sans doute pas. Moi, si. »
Le mercredi suivant
Le mercredi suivant, je me suis garée comme d’habitude devant chez Madame Rouvière. Il y avait déjà une voiture devant la maison. Une grosse voiture noire.
Aurélie était dans la cuisine. Elle préparait le thé, maladroitement. Sa mère rayonnait comme je ne l’avais jamais vue rayonner.
Aurélie m’a regardée. Ses yeux étaient rouges. Elle m’a dit, très bas : « Merci. Et pardon. Pour tout. Depuis le lycée. »
Je n’ai pas répondu tout de suite. Puis j’ai pris une troisième tasse dans le placard, et je me suis assise avec elles.
Depuis, Aurélie vient le dimanche. Moi, je viens toujours le mercredi. Madame Rouvière dit qu’elle a maintenant deux filles.
Et Karim ? Nous prenons un café ensemble tous les quinze jours. Il dessine toujours dans les marges.
On mesure souvent la réussite à la taille d’une maison ou au prix d’une robe. La vraie se mesure au nombre de personnes qui n’attendent plus seules le mercredi après-midi.