Je m’appelle Alain, j’ai 66 ans. J’ai été chauffeur-livreur toute ma vie, à Bordeaux et dans sa région. Une vie simple, honnête, avec ma femme Françoise et notre fille unique, Camille. Nous n’étions pas riches, mais Camille n’a jamais manqué de rien. Nous avons fait des heures supplémentaires pendant vingt ans pour qu’elle puisse faire ses études.
Elle a réussi au-delà de tout ce qu’on espérait. Aujourd’hui, elle dirige un fonds d’investissement qui aide des entreprises de la région à se développer. Elle vit à Paris, elle travaille beaucoup, elle m’appelle tous les dimanches.
Françoise est partie il y a deux ans. Avec elle sont partis sa petite pension et une bonne partie de ce qui faisait tenir notre budget. Ma retraite de chauffeur ne suffisait plus pour l’appartement, les charges, le reste. Je ne voulais pas le vendre. C’était notre appartement.
La plonge
Je n’ai rien dit à Camille. Je la connais : elle m’aurait fait un virement le soir même, elle aurait insisté pour tout payer. Je suis trop fier pour ça. Un père, c’est fait pour donner, pas pour recevoir.
Alors j’ai trouvé un travail. Plongeur dans un restaurant à la mode, dans le quartier des Chartrons. Six soirs par semaine, de 17 heures à minuit. Les mains dans l’eau chaude, le dos qui tire. Mais une paie à la fin du mois.
Le patron, Jordan, avait 35 ans. Un garçon pressé, qui parlait vite, qui filmait ses plats pour les réseaux. Avec la brigade, il était dur. Avec moi, il était méprisant. Il m’appelait « le fossile ». Il disait que j’étais lent, que je « faisais vieux » dans sa cuisine moderne. Les jeunes cuisiniers riaient avec lui, par habitude, pour ne pas devenir sa cible.
Je ne répondais rien. J’avais besoin de ce travail.
La visite
Un lundi, Jordan nous a réunis. Le restaurant avait besoin d’argent pour ouvrir une deuxième adresse. Un fonds d’investissement venait visiter le lendemain. « Tout doit être parfait. »
Puis il m’a pris à part, devant la porte de la plonge.
« Toi, le vieux, tu laves et tu te tais. Tu restes dans l’arrière-cuisine toute la visite. Ils n’ont pas besoin de voir ta tête. Ça fait mauvais genre. »
J’ai hoché la tête. Je me suis dit que ce n’était pas grave. Ce n’était qu’une visite.
Le mardi, vers 16 heures, j’ai entendu des voix dans la salle. Jordan, très souriant, avec sa voix des grands jours. Une voix de femme qui posait des questions précises. Une voix que je n’ai pas reconnue tout de suite, à travers la porte et le bruit de l’eau.
Ils sont entrés dans la cuisine. Jordan montrait les fourneaux, la chambre froide, la nouvelle hotte. Puis, pour faire rire, il a ouvert d’un coup la porte de la plonge.
« Et là, ce sont les coulisses ! Notre fossile ! On le garde un peu par charité, il ne sait pas faire grand-chose d’autre ! »
La brigade a ri derrière lui.
La femme en tailleur ne riait pas. Elle me regardait. Mes mains dans l’eau grasse. Mon tablier taché de sauce. Mes cheveux collés par la vapeur.
Elle a laissé tomber son dossier sur le carrelage.
« Papa ?… Qu’est-ce que tu fais là ? »
Camille
Jordan s’est tourné vers moi, puis vers elle, la bouche ouverte. Les deux associés de Camille se regardaient sans comprendre. Dans la cuisine, plus personne ne bougeait. On n’entendait que l’eau qui coulait encore dans mon évier.
J’ai fermé le robinet. J’ai essuyé mes mains sur mon tablier. J’avais honte comme jamais de ma vie. Pas de mon travail. De mon mensonge.
« Je ne voulais pas t’embêter, ma chérie. La retraite ne suffisait plus, depuis maman. »
Camille s’est approchée de moi. Elle m’a pris les mains, mouillées, sans se soucier de son tailleur. Elle pleurait.
Puis elle s’est retournée vers Jordan. Sa voix ne tremblait plus.
« Vous avez dit “le fossile” ? “Par charité” ? »
Jordan a bafouillé. « C’est… c’est une blague, entre nous, c’est l’ambiance de la cuisine… Il le prend bien, hein, Alain ? »
« Mon père a conduit des camions pendant quarante ans, de nuit, pour que je puisse faire des études. Il a 66 ans et il se lève six soirs par semaine pour ne rien demander à personne. Et vous l’obligez à se cacher. »
Elle a ramassé son dossier. « Notre fonds investit dans des entreprises qui respectent les gens qui les font tourner. Je crois que la visite est terminée. »
Après
Le fonds n’a pas investi. Jordan a eu du mal à trouver d’autres financeurs. Quelques jours plus tard, un des jeunes cuisiniers, Yanis, est passé chez moi. Il voulait s’excuser d’avoir ri. Il m’a dit qu’après notre départ, la moitié de la brigade avait dit à Jordan ce qu’elle pensait de sa façon de parler aux gens. Jordan a changé de ton, paraît-il. Je l’espère pour eux.
Camille, elle, n’a pas fait de virement. Elle me connaît trop bien. Elle a fait mieux. Elle m’a proposé un vrai travail : chauffeur et responsable logistique pour une petite entreprise de livraison à vélo, à Bordeaux, dans laquelle son fonds avait investi. Une entreprise qui cherchait quelqu’un d’expérience pour former ses jeunes livreurs. J’ai accepté.
Aujourd’hui, je connais chaque rue de Bordeaux mieux que leurs applications. Les jeunes m’appellent « le GPS ». Ça me plaît davantage que « le fossile ».
Le dimanche, Camille m’appelle toujours. Mais maintenant, je lui dis tout.
Le travail n’a jamais humilié personne. Ce qui humilie, c’est le regard de ceux qui croient qu’un tablier taché dit qui vous êtes.