Je m’appelle Laetitia, j’ai 39 ans, et je vends des tielles au marché des Halles de Sète. Ces petites tourtes au poulpe et à la sauce tomate épicée, je les prépare moi-même à l’aube, dans ma minuscule cuisine du quartier haut, selon la recette de ma grand-mère. La pâte doit être fine, le poulpe fondant, la sauce juste assez relevée pour que les clients reviennent. Ce n’est pas un métier qui rend riche. Mais c’est un métier qui rend heureux, et qui m’a appris à regarder les gens dans les yeux.
Le Roc du canal
Mon grand-père Marcel était une légende à Sète. Dans les années 1970, il avait remporté trois fois le grand tournoi de joutes de la Saint-Louis, sur le canal royal, devant toute la ville massée sur les quais. Si vous ne connaissez pas les joutes, imaginez deux grandes barques, l’une rouge, l’autre bleue, poussées par dix rameurs, avec la musique du hautbois et du tambour. À l’arrière de chaque barque, sur une plateforme haute qu’on appelle la tintaine, un jouteur tout de blanc vêtu, une lance à la main et un bouclier de bois contre la poitrine : le pavois. Les barques foncent l’une vers l’autre, et le plus fort fait tomber l’autre à l’eau.
Pépé faisait tomber tout le monde. On l’appelait « le Roc ». Les anciens disent encore qu’il n’a pris que deux bains en vingt ans de carrière, et que les deux fois, c’était parce qu’il avait trop ri avant le choc.
Il avait gardé son vieux pavois, ce bouclier de bois peint d’une croix languedocienne, tout écaillé par le sel et les coups de lance, et l’avait accroché dans l’entrée de sa maison. Quand j’étais petite, je passais mes doigts sur les creux laissés par les lances adverses. « Chaque trou, c’est un homme qui est tombé à l’eau », disait-il fièrement.
Les soirs de belote
Les douze dernières années de sa vie, je suis passée chez lui chaque soir, après le marché. Je lui apportais une tielle encore tiède, on faisait une belote sur la toile cirée, et il me racontait ses joutes, toujours les mêmes, avec les mêmes éclats de rire. Quand ses jambes ont commencé à le lâcher, je l’emmenais en voiture jusqu’au quai, le jour de la Saint-Louis, et je lui installais une chaise au premier rang. Les jeunes jouteurs venaient lui serrer la main avant de monter sur la tintaine.
Mes cousins, Kevin et Audrey, venaient aussi le jour de la Saint-Louis. Uniquement ce jour-là. Ils prenaient une photo avec lui sur le quai, la publiaient avec un petit drapeau bleu et blanc, et repartaient avant le dessert. Kevin avait ouvert un grand restaurant sur le quai, avec terrasse et nappes blanches, pour les touristes. Il ne venait jamais y inviter pépé. « Ça fait mauvais genre, un vieux en béret au milieu des clients », l’avais-je entendu dire un jour.
Audrey, elle, travaillait dans une agence immobilière à Montpellier. Elle m’appelait « la petite marchande », avec un sourire en coin. Quand elle voyait mes mains abîmées par le four, elle faisait une grimace : « Tu devrais mettre de la crème, Laeti. On dirait les mains de pépé. » Elle croyait m’insulter. Elle me faisait un compliment.
« Ne laisse personne te l’acheter »
Un soir de mars, il ventait fort sur le mont Saint-Clair. Pépé m’a pris la main au milieu d’une partie. Il a posé ses cartes, ce qu’il ne faisait jamais.
« Laeti, mon pavois, il est pour toi. Ne laisse jamais personne te l’acheter. Jamais. Promis ? »
J’ai ri. « Qui voudrait acheter un vieux bouclier, pépé ? »
Il n’a pas ri avec moi. Il a regardé vers l’entrée, là où le pavois était accroché. « Tu serais surprise. Il y en a un qui le voudra très vite. Le jour même. Retiens bien ce que je te dis. »
J’ai promis, sans comprendre. Il a repris ses cartes et il a gagné la partie en trichant, comme d’habitude. Il est parti en avril, doucement, dans son fauteuil, face à la mer.
Le rire chez le notaire
Chez le notaire, maître Rouquette, dans son vieux bureau qui donnait sur le canal, tout était déjà réglé. Le notaire a lu le testament d’une voix monotone. À Kevin et Audrey : la maison du mont Saint-Clair, avec sa vue sur toute la mer et l’étang de Thau, le bateau de pêche et les comptes bancaires. Audrey a sorti son téléphone pour envoyer un message. Kevin s’est calé dans son fauteuil.
Puis le notaire a levé les yeux vers moi. « À Laetitia : mon pavois. »
Kevin a éclaté de rire. « Un bouclier en bois pourri ! Tu vas pouvoir te protéger de tes huissiers, Laeti ! »
Audrey a renchéri, en riant si fort qu’elle a dû s’essuyer les yeux : « Et prends la lance aussi, pour faire tomber tes dettes à l’eau ! » Puis : « La vendeuse de tielles hérite d’une planche, c’est bien assez pour elle. »
Le clerc lui-même a baissé les yeux, gêné. Moi, je fixais le bureau. Douze ans de soirées. Douze ans de belotes, de tielles tièdes, de trajets jusqu’au quai. Et dans la bouche de mes cousins, tout ça devenait une blague.
Deux cents euros, trop vite
Le clerc a apporté le pavois et l’a posé contre mon fauteuil. Il était plus lourd que je ne le pensais. Je l’ai touché du bout des doigts, les creux, les écailles de peinture. J’ai pensé : « Chaque trou, c’est un homme qui est tombé à l’eau. »
Puis Kevin s’est penché vers moi, tout sourire. Sa voix avait changé. Plus douce. Presque gentille.
« Allez, Laeti, sans rancune. Je t’en donne 200 euros, de ton bouclier. Pour la déco de mon restaurant. Ça fera plaisir aux touristes, et toi, ça te paiera un mois de farine. »
Il avait déjà sorti son téléphone pour me faire un virement. C’était trop gentil. Et beaucoup trop rapide. Une minute plus tôt, il se moquait de moi. J’ai entendu la voix de pépé dans ma tête : « Il y en a un qui le voudra très vite. Le jour même. »
J’ai serré le pavois contre moi. Avant même que je puisse répondre, le notaire a levé la main.
« Avant toute vente, madame, votre grand-père m’a demandé une chose. Une seule. Retournez le pavois. Et appuyez sur le cœur de la croix. »
Le petit clic
Kevin a cessé de sourire. « C’est ridicule. C’est un bout de bois. » Le notaire ne l’a pas regardé.
J’ai retourné le bouclier sur le bureau. Au dos, au centre, juste derrière l’endroit où se croisaient les branches de la croix, il y avait un petit carré de bois plus clair, que je n’avais jamais remarqué en trente ans. J’ai posé mon pouce dessus. J’ai appuyé.
Il y a eu un petit clic.
Une plaque a glissé sur le côté. Et dans le creux du bois, il y avait une enveloppe épaisse, entourée d’un ruban bleu et blanc, les couleurs des jouteurs. Dessus, de l’écriture de pépé : « Pour celle qui n’a pas vendu. »
Kevin est devenu tout blanc.
Ce que cachait le pavois
Le notaire a ouvert l’enveloppe avec un coupe-papier. Il y avait trois documents. Le premier, un titre de propriété. Le deuxième, des statuts de société. Le troisième, une lettre de pépé, sur une feuille quadrillée arrachée à un cahier de belote.
Le notaire a lu la lettre à voix haute.
« En 1988, avec l’argent de mes trois tournois et de mes années de pêche, j’ai acheté un vieil immeuble sur le quai. Je l’ai mis dans une petite société, sans jamais dire à personne qu’elle était à moi. Aujourd’hui, au rez-de-chaussée, il y a un restaurant. Celui de mon petit-fils Kevin. Kevin, depuis douze ans, tu paies ton loyer à ton grand-père sans le savoir. Et depuis deux ans, tu ne le paies plus, en disant à mon gérant que le propriétaire est un vieux riche qui n’en a pas besoin. »
Le silence est tombé sur le bureau. Audrey s’est tournée lentement vers son frère. Kevin fixait le pavois comme s’il allait lui sauter au visage.
Le notaire a continué. « Kevin, je sais que tu as découvert le nom de la société le mois dernier, en fouillant dans mes papiers pendant que Laeti me faisait des courses. Je sais que tu as compris. Et je sais que tu essaieras d’acheter le pavois le jour même, en croyant que les titres sont cachés dedans. Tu avais raison sur un point : ils y sont. »
Audrey a soufflé : « Tu savais ? Tu savais et tu ne m’as rien dit ? » Kevin n’a pas répondu.
« Elle saura quoi faire de toi »
Le notaire a lu la dernière partie. « Je laisse cet immeuble, ses quatre appartements et le restaurant, à celle qui recevra mon pavois. Elle est venue chaque soir sans rien demander. Elle m’a emmené au quai quand je ne pouvais plus marcher. Elle saura quoi faire de toi, Kevin. Mieux que moi. »
Il a posé la lettre. Il a regardé mes cousins, puis moi. « L’immeuble vaut nettement plus que la maison du mont Saint-Clair, madame. Et votre cousin vous doit, depuis ce matin, vingt-quatre mois de loyer. »
J’avais les mains posées à plat sur le pavois. Je ne sentais plus mes jambes. Je pensais à pépé qui trichait à la belote, à son clin d’œil, à son « Tu serais surprise ». Il avait tout prévu. Même les 200 euros.
« Ne me mets pas dehors »
Audrey a pris son sac sans un mot. Elle est sortie en claquant la porte, sans même attendre son frère. Kevin, lui, est resté. Il avait les mains qui tremblaient. Il n’avait plus rien du cousin arrogant d’il y a dix minutes.
« Laeti… Je vais tout payer. Je te jure. Le restaurant a eu deux mauvaises années, j’ai paniqué, j’ai cru que personne ne s’en apercevrait. Ne me mets pas dehors. J’ai douze employés. »
Je l’ai regardé longtemps. J’ai pensé à toutes les fois où il n’avait pas invité pépé à sa terrasse. À « ça fait mauvais genre, un vieux en béret ». Et puis j’ai pensé aux douze employés, aux serveurs, au cuisinier que je croisais parfois au marché.
Le pavois au mur
« Je ne vais pas te mettre dehors, Kevin. Tu vas payer ce que tu dois, petit à petit, chaque mois. Et tu vas accrocher ce pavois au mur de ton restaurant. Puisque tu voulais tant le mettre en décoration. Avec une plaque en dessous : “Marcel, le Roc. Trois fois champion de la Saint-Louis. Propriétaire des lieux.” »
Il a baissé la tête. Il a accepté.
Le pavois est aujourd’hui au-dessus du bar, et les touristes le prennent en photo. Les vieux jouteurs viennent boire un pastis dessous et racontent aux clients les deux seuls bains du Roc. Kevin paie son loyer le premier du mois, à l’heure. Il vient même, parfois, acheter des tielles au marché. Il n’ose pas encore me regarder dans les yeux. Ça viendra.
Quant aux quatre appartements, j’en ai gardé un pour moi, avec une fenêtre sur le canal. Les trois autres, je les loue à petit prix à de jeunes jouteurs qui s’entraînent pour la Saint-Louis. Chaque année, le jour du tournoi, je me mets à la fenêtre, avec une tielle et un jeu de cartes posé sur le rebord. Et je regarde les barques passer. Je crois entendre pépé rire.
Ce que nos anciens nous laissent de plus précieux se cache souvent là où personne ne prend la peine de regarder. Il suffit d’avoir tenu leur main assez longtemps pour savoir où appuyer.