Je m’appelle Dylan, j’ai trente-trois ans, et je suis livreur au Havre. Je passe mes journées dans ma camionnette, entre le centre reconstruit, les quartiers du haut et les zones du port. Je connais chaque rue, chaque grue, chaque bassin. C’est normal : j’ai grandi avec les histoires de mon grand-père.
Raymond, docker
Mon grand-père s’appelait Raymond. Il a été docker sur le port du Havre pendant quarante ans, de 1958 à 1998. Il a connu l’époque où l’on déchargeait tout à la main : les sacs de café, les balles de coton, les régimes de bananes. Pour attraper les sacs, chaque docker avait son crochet, un croc en acier avec un manche en bois, qu’il portait à la ceinture. Celui de pépé avait le manche poli par les années, noirci par la sueur, et une petite virole en cuivre qu’il astiquait le dimanche.
« Ce crochet, Dylan, il a nourri toute la famille », disait-il.
Quand les conteneurs sont arrivés, le métier a changé. Pépé a vu partir ses copains un par un. Lui est resté jusqu’au bout. Après sa retraite, il a vécu dans sa petite maison de Sainte-Adresse, sur les hauteurs, avec une vue sur toute l’embouchure de la Seine. Puis, à quatre-vingt-six ans, il a choisi d’entrer au foyer des anciens du port, une résidence où vivaient encore quelques camarades de sa génération.
Les jeudis
De ses quatre-vingt-six à ses quatre-vingt-douze ans, je suis allé le voir chaque jeudi, mon jour de repos. On jouait à la belote avec ses deux copains, Jojo et Marcel. Il trichait. Je faisais semblant de ne pas voir. Puis on descendait sur la digue, lui avec sa canne, moi le tenant par le bras, et il me montrait les bateaux.
« Celui-là vient de Chine. Celui-là, d’Amérique du Sud. De mon temps, on les aurait vidés en trois jours. Aujourd’hui, en six heures. »
Mes cousins, Ludovic et Aurélie, les enfants de ma tante, habitent Rouen. Ludovic est commercial dans une concession automobile, Aurélie est dans le marketing. Ils sont venus voir pépé deux fois en six ans. À Noël, ils envoyaient un message. Quand pépé demandait de leurs nouvelles, je mentais un peu. « Ils pensent à toi, pépé. Ils ont beaucoup de travail. »
Il me regardait avec un petit sourire. Il n’était pas dupe.
La mort de pépé
Pépé est parti en février, dans son sommeil. Le lendemain, au foyer, Jojo m’a serré dans ses bras sans un mot. Marcel m’a donné le jeu de cartes de pépé.
À l’enterrement, il y avait une trentaine d’anciens dockers, certains en béret, d’autres avec leur médaille du travail. Ils se sont mis en rang devant le cercueil et ont tapé trois fois du pied, comme on le faisait autrefois sur les quais pour saluer un camarade. J’ai pleuré comme un enfant.
Ludovic et Aurélie sont arrivés en retard, en manteaux de laine sombres. Ils ont regardé les vieux dockers comme on regarde un groupe de touristes égarés. À la sortie, Ludovic m’a demandé, sans transition :
« Tu sais s’il avait fait un testament ? Pour la maison ? »
Chez le notaire
Le rendez-vous a eu lieu trois semaines plus tard, chez Maître Lecoq, en centre-ville, dans un de ces immeubles en béton de la reconstruction, avec de grandes fenêtres sur les bassins. Ludovic avait son téléphone à la main et faisait défiler des annonces d’agences immobilières. Aurélie avait déjà l’estimation de la maison dans un dossier rose.
Le notaire a lu le testament.
« À mes petits-enfants Ludovic et Aurélie, je lègue ma maison de Sainte-Adresse ainsi que mes comptes bancaires, soit environ quatre-vingt-quinze mille euros. »
Ludovic a souri, Aurélie a soufflé de soulagement.
« À mon petit-fils Dylan, je lègue mon crochet de docker. »
Silence. Puis Aurélie a pouffé, la main devant la bouche.
« Un crochet rouillé ! Tu vas pouvoir t’accrocher à tes dettes, Dylan ! »
Ludovic a éclaté de rire à son tour.
« Accroche-le au-dessus de ton canapé, ça fera déco de chômeur ! Remarque, c’est logique : pépé t’a laissé ce qui te ressemble. Un outil. »
Je n’ai rien répondu. J’avais la gorge serrée. Pas pour la maison. Pour pépé, qui n’était plus là pour lever son verre et faire taire tout le monde d’un regard.
Le notaire, lui, m’a tendu un petit papier plié en même temps que le crochet. Quelques mots de la main de pépé : « Pour Dylan. Le crochet ne s’est jamais séparé de moi. Ne t’en sépare pas non plus. Il sait des choses. »
Ludovic et Aurélie sont partis fêter ça dans une brasserie, face au port. Moi, je suis rentré chez moi, dans mon deux-pièces du quartier de l’Eure, avec le crochet dans un sac plastique.
Le manche trop lourd
Le soir, j’ai posé le crochet sur la table de la cuisine. Je voulais le nettoyer, l’accrocher au mur, à la place d’honneur. En le soulevant, j’ai remarqué quelque chose. Le manche était trop lourd. Beaucoup plus lourd qu’un simple morceau de bois. Et sous la virole en cuivre, que pépé astiquait chaque dimanche, il y avait un minuscule pas de vis.
J’ai tourné. Ça résistait, puis ça a cédé. Le manche était creux. À l’intérieur, roulés serrés dans une feuille de papier ciré, il y avait un document et une petite clé en laiton, attachée à une étiquette : « Docks, porte B ».
J’ai déroulé le document. C’était un acte de vente, daté de 1979. Raymond Lemaire achetait, pour une somme ridicule, un entrepôt en briques sur le quai d’un vieux bassin du port, à l’époque où personne ne voulait de ces bâtiments abandonnés par les conteneurs. Et collée derrière, une lettre.
La lettre dans le manche
« Mon Dylan,
Si tu lis ça, c’est que tu as été curieux. C’est bien. Un bon docker regarde toujours ce qu’il y a dans le sac avant de le porter.
En 1979, quand le port se vidait, j’ai acheté ce vieil entrepôt avec la prime de mes vingt ans de quai. Ta grand-mère m’a traité de fou. Je l’ai loué à un ship-chandler, un fournisseur de bateaux, qui y est toujours. Chaque mois, depuis plus de quarante ans, il a payé son loyer. Je n’ai jamais touché à cet argent. Il est sur un compte, à la banque du port. La clé, c’est celle du coffre où sont les papiers.
Je n’en ai parlé à personne. Je voulais voir qui viendrait jouer aux cartes avec un vieux bonhomme qui n’a plus rien à donner. Toi, tu es venu chaque jeudi pendant six ans. Tu m’as laissé tricher à la belote. Tu crois que je ne t’ai pas vu faire semblant ?
La maison, je la laisse à tes cousins. Ils la regardaient tellement, à chaque visite, qu’elle doit leur manquer. Toi, je te laisse le port. C’est là que je suis né une deuxième fois.
Ton pépé, Raymond. »
Le vieux Jojo
Trois jours plus tard, quelqu’un a frappé à ma porte. C’était Jojo, le vieux copain de pépé, avec sa casquette et son pull marin. Il avait pris le bus tout seul, à quatre-vingt-neuf ans.
Il a regardé le crochet posé sur ma table, le manche dévissé.
« Tu l’as ouvert, petit ? Raymond m’avait dit que tu saurais. »
Il s’est assis. Il m’a raconté comment pépé avait acheté l’entrepôt, comment tout le monde s’était moqué de lui sur les quais, comment il avait toujours refusé de le revendre. « Il disait : c’est pour celui qui viendra me voir quand je serai vieux. Pas pour celui qui viendra quand je serai mort. »
Le lendemain, avec Jojo, je suis allé à la banque du port. Dans le coffre, il y avait les papiers de l’entrepôt, le bail du ship-chandler, et le relevé du compte. Trois cent quatre-vingt mille euros de loyers accumulés. Et une lettre de la mairie, datée de l’année précédente : le bassin allait être réaménagé, et un promoteur proposait un million quatre cent mille euros pour le bâtiment.
Le retour des cousins
La nouvelle a fait le tour de la famille en une semaine. Le notaire avait dû compléter la déclaration de succession.
Ludovic m’a appelé un dimanche soir. Plus de rire dans la voix.
« Dylan, écoute… On a appris pour l’entrepôt. C’est un bien de famille, quand même. Pépé n’avait pas toute sa tête, à la fin. On pourrait partager, entre cousins ? »
Aurélie a pris le relais. Elle a ajouté, d’une petite voix, que la maison de Sainte-Adresse avait un problème de toiture et que les droits de succession allaient tout manger.
Je les ai écoutés jusqu’au bout. Puis j’ai répondu :
« Pépé avait toute sa tête. Il trichait encore à la belote la semaine de sa mort. Et vous savez quoi ? Il m’a laissé ce qui me ressemble. Un outil. Je vais m’en servir. »
L’entrepôt
Je n’ai pas vendu au promoteur. J’ai renouvelé le bail du ship-chandler, qui m’a serré la main en pleurant presque. Avec une partie de l’argent, j’ai aménagé le fond de l’entrepôt en un grand local avec des tables, un poêle et un vieux comptoir. Le jeudi, les anciens du foyer viennent y jouer aux cartes, face aux bassins. Jojo et Marcel ont leur table. Sur le mur, au-dessus, il y a le crochet de pépé, le manche revissé.
J’ai continué la livraison quelque temps, puis j’ai repris une formation de grutier. Je travaille aujourd’hui sur le port, comme lui.
Ludovic et Aurélie ont vendu la maison de Sainte-Adresse. Un jeudi, ils sont passés à l’entrepôt, gênés, avec une bouteille. Je les ai fait asseoir. Jojo leur a distribué les cartes. Aurélie a perdu trois parties. Ludovic a essayé de tricher.
Jojo a ri. « Comme ton grand-père. Mais lui, au moins, il le faisait bien. »
Ce qu’on laisse aux gens, ce n’est jamais vraiment ce qu’ils voient. C’est ce qu’ils prennent le temps d’ouvrir.