« La soubrette, c’est au théâtre d’en face ! Ici, c’est un tribunal, pas le Off ! » a ricané l’avocat du promoteur quand je suis entrée au tribunal d’Avignon en costume, maquillée de blanc. Toute la salle a ri. Personne ne savait ce que j’avais dans mon sac…

Je m’appelle Lucie, j’ai trente-cinq ans, et j’ai deux vies. La première, onze mois par an, se passe dans un petit cabinet du centre d’Avignon, où je défends des locataires, des artisans, des commerçants, des gens qui n’ont jamais les moyens de payer les grands cabinets. La seconde vie ne dure que trois semaines, en juillet. Pendant le festival, je remonte sur scène. Je joue dans le Off, dans des cours de couvents, des caves, des garages transformés en théâtres. Cette année, je jouais la servante d’une comédie de Molière, à midi, dans une petite cour près de la rue des Teinturiers.

Fernand

Si je joue encore, c’est à cause de Fernand Roux.

Fernand a soixante-dix-huit ans. Depuis 1974, il tient un minuscule théâtre de quatre-vingts places, place des Carmes : le Petit Carmel. Des fauteuils de velours rouge élimés, un rideau qui grince, une buvette où il sert lui-même la limonade. Toute l’année, il y accueille des troupes inconnues, des élèves, des retraités qui montent leur première pièce. Il ne gagne presque rien. Il s’en moque.

J’avais dix-sept ans quand je suis entrée chez lui pour la première fois. Ma mère faisait des ménages dans les hôtels de la ville. Moi, je rêvais de théâtre, mais je n’osais même pas le dire à voix haute. Un soir, j’ai poussé la porte du Petit Carmel pour demander s’il cherchait quelqu’un pour vendre les billets. Fernand m’a regardée, il m’a fait lire trois lignes d’une pièce, puis il a dit :

« Les billets, c’est demain. Ce soir, tu remplaces la petite qui a la grippe. »

C’était mon premier rôle. Deux répliques. Je tremblais tellement que j’en ai oublié une. Fernand m’a applaudie plus fort que tout le monde.

Ensuite, c’est lui qui m’a poussée à reprendre mes études. « Le théâtre, ça nourrit le cœur, pas le frigo. Fais du droit, petite. Tu as une voix qui porte, ça servira aussi au tribunal. » J’ai suivi son conseil. Je suis devenue avocate. Mais je n’ai jamais arrêté de jouer, chaque juillet, en son honneur.

Le promoteur

Il y a un an, l’immeuble du Petit Carmel a été racheté par une société immobilière, Rhône Patrimoine. Son patron, un homme pressé aux chaussures trop brillantes, voulait transformer le rez-de-chaussée et les étages en appartements de luxe pour les touristes. Le théâtre de Fernand le gênait.

D’abord, il a proposé de l’argent. Fernand a refusé. Puis il a envoyé des courriers d’avocat. Puis, en avril, une assignation en expulsion : selon la société, Fernand ne payait plus son loyer depuis huit mois. Huit mois d’impayés, c’était assez pour résilier son bail commercial.

Quand Fernand est venu me voir, il avait les mains qui tremblaient.

« Lucie, je te jure que j’ai payé. Chaque mois, j’ai envoyé mon chèque, comme depuis cinquante ans. »

« Alors on va le prouver. »

Je n’ai jamais voulu qu’il me paie.

Le jour de l’audience

L’audience avait été fixée au 18 juillet, à quatorze heures. En plein festival. Ma représentation finissait à treize heures trente. J’avais prévu de me changer en vitesse. Mais ce jour-là, le public a réclamé deux rappels, la rue des Teinturiers était noire de monde, et je n’avais pas de voiture.

J’ai couru jusqu’au tribunal en costume. Tablier blanc, robe de servante, coiffe en dentelle, visage poudré de blanc et lèvres rouges. Mon sac en toile sur l’épaule. Dans le sac, ma robe d’avocate et mon dossier.

Je suis entrée dans la salle d’audience à quatorze heures pile, essoufflée, en sueur sous la poudre.

« La soubrette, c’est en face »

L’avocat de Rhône Patrimoine était déjà là. Maître Delcroix, une vedette du barreau de Marseille, qu’on voyait parfois à la télévision. Costume sur mesure, cheveux gominés, trois jeunes assistants derrière lui et des dossiers épais comme des briques. Il s’est retourné en entendant la porte. Il m’a regardée de haut en bas. Puis il a éclaté de rire.

« La soubrette, c’est au théâtre d’en face ! Ici, c’est un tribunal, pas le Off ! »

Toute la salle a ri. Le public, les autres avocats qui attendaient leur affaire, même un huissier.

Il a continué, ravi de son effet :

« Et puisque vous êtes là, mademoiselle, apportez-moi un verre d’eau. Vous connaissez le rôle, non ? »

Nouveaux rires. Fernand, assis au premier rang, a baissé la tête. Je voyais ses épaules trembler. À côté de Delcroix, le patron de Rhône Patrimoine m’a montrée du doigt.

« C’est ça, sa défense ? Il n’a même pas d’avocat, il nous envoie une comédienne ! »

Le sac en toile

Je n’ai rien répondu. Fernand m’avait appris une chose, il y a dix-huit ans : sur scène, celui qui crie le plus n’est jamais celui qu’on écoute.

Je suis passée devant le public. Je ne me suis pas assise sur les bancs du fond. Je me suis installée au banc de la défense, à côté de Fernand. J’ai posé mon sac devant moi.

Delcroix a ricané.

« Qu’est-ce qu’elle va sortir de là-dedans ? Un éventail ? »

Le greffier a appelé l’affaire. « Roux contre la société Rhône Patrimoine. »

Alors j’ai ouvert mon sac. J’en ai sorti ma robe noire, ma petite épitoge blanche, et je les ai enfilées par-dessus le tablier de servante. Puis j’ai posé un dossier rouge sur la table.

« Maître Lucie Bonnet, du barreau d’Avignon. J’interviens pour M. Fernand Roux, Monsieur le Président. Je vous prie d’excuser ma tenue : je sors de scène. »

Le président de l’audience, un homme âgé aux yeux malicieux, a eu un mince sourire.

« Le tribunal en a vu d’autres en juillet, Maître. Allez-y. »

Delcroix ne riait plus.

Huit mois de chèques

Delcroix a plaidé le premier. Pendant vingt minutes, il a parlé de « locataire défaillant », de « bail résilié de plein droit », de « vieil homme de bonne foi peut-être, mais dépassé ». Il a montré les relevés bancaires de la société : aucun loyer encaissé depuis huit mois. C’était carré, élégant, efficace.

Puis ça a été mon tour.

« Monsieur le Président, mon confrère a raison sur un point : la société Rhône Patrimoine n’a encaissé aucun loyer depuis huit mois. Mais pas parce que M. Roux ne les a pas payés. Parce qu’elle a refusé de les encaisser. »

J’ai ouvert le dossier rouge. J’en ai sorti huit enveloppes. Huit lettres recommandées, envoyées par Fernand, chaque début de mois, avec son chèque. Toutes revenues à son adresse, avec la mention « refusé par le destinataire ». Et sur trois d’entre elles, une signature manuscrite au dos, celle de l’employé qui les avait refusées.

« La société a refusé de recevoir les chèques de mon client, puis elle l’a assigné pour non-paiement. C’est une technique connue. On fabrique un impayé, puis on expulse. »

Un murmure a parcouru la salle.

La dernière pièce

Delcroix s’est levé. « Ces enveloppes ne prouvent rien ! Mon client n’est pas responsable des erreurs de la Poste ! »

Alors j’ai sorti la dernière pièce. Une copie d’un courriel interne de Rhône Patrimoine, qu’un ancien employé, licencié depuis, m’avait remis en juin, écœuré. Le patron y écrivait noir sur blanc : « Refusez tous les recommandés du vieux du théâtre. Dans huit mois, on l’assigne. »

J’ai lu la phrase à voix haute, lentement, comme on lit une réplique qui doit porter jusqu’au dernier rang.

Le silence a été total. Le patron de la société est devenu rouge, puis gris. Il a chuchoté quelque chose à l’oreille de Delcroix, qui a fermé les yeux.

Le président a posé ses lunettes.

« Maître Delcroix, vous voulez répondre à cela ? »

Delcroix a ouvert la bouche. Il n’a rien trouvé à dire.

Le jugement

Trois semaines plus tard, le jugement est tombé. La demande d’expulsion était rejetée. Le bail de Fernand était maintenu. Rhône Patrimoine était condamnée à lui verser des dommages et intérêts pour procédure abusive, et le président transmettait le dossier au parquet pour qu’il examine la manœuvre.

Fernand a pleuré dans mes bras, sur les marches du tribunal. Il répétait : « Ma petite… ma petite qui avait oublié sa réplique… »

La société a fini par revendre l’immeuble, quelques mois plus tard, à une association de théâtre de la ville. Le Petit Carmel est toujours là.

Le verre d’eau

À la fin de l’audience, ce jour-là, en rangeant mes affaires, j’avais fait une dernière chose. Je m’étais approchée de Maître Delcroix, qui rangeait ses dossiers en silence. J’avais posé devant lui un gobelet d’eau fraîche, pris à la fontaine du couloir.

« Votre verre d’eau, Maître. Je connais le rôle. »

Il a levé les yeux. Pour la première fois, il a eu l’air de me voir vraiment. Et il a murmuré : « Bien joué, Maître. »

Le rideau rouge

Le soir du jugement, Fernand a rouvert le Petit Carmel pour une représentation spéciale. Il m’a demandé de jouer ma servante sur sa petite scène, avec le rideau qui grince. La salle était pleine : mes amis du festival, des voisins, des avocats du barreau d’Avignon, et même le vieux président, discrètement assis au dernier rang.

À la fin, Fernand est monté sur scène. Il a pris ma main et il a dit au public :

« Il y a dix-huit ans, cette jeune fille est venue me demander si je cherchais quelqu’un pour vendre des billets. Ce soir, c’est elle qui a sauvé la maison. »

Depuis, chaque juillet, je joue encore. En servante, en paysanne, en reine parfois. Et je garde toujours ma robe noire au fond de mon sac en toile, au cas où.

On juge souvent les gens sur le costume qu’ils portent. Mais le vrai rôle de chacun, on ne le découvre qu’au moment où le rideau se lève.

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