« Ta mère va nous placer avec sa lampe de poche, comme dans le temps ? » a ri ma belle-mère dans le cinéma loué à Nancy pour les 70 ans de mon beau-père. Elle a exigé qu’on la fasse sortir. Puis le gérant a répondu : « La propriétaire est déjà là, madame »…

Je m’appelle Sophie, j’ai 44 ans, je suis professeure de français à Nancy. Ma mère, Ginette, a été ouvreuse de cinéma pendant trente ans, à L’Éden, une grande salle Art déco du centre-ville. Petit tablier noir, lampe de poche, esquimaux à l’entracte. Enfant, je faisais mes devoirs au dernier rang en regardant les films en cachette. C’est là que j’ai appris à aimer les histoires.

J’ai épousé Laurent il y a vingt ans. Sa mère, Évelyne, est une femme qui aime les apparences, les beaux restaurants et les mots qui piquent. Dès le premier jour, elle a appelé ma mère « l’ouvreuse ». Jamais Ginette. Jamais madame. « L’ouvreuse va venir à Noël ? » « L’ouvreuse a apporté son gâteau maison, comme c’est mignon. »

Le cinéma qu’on allait démolir

Ce qu’Évelyne ne savait pas, parce qu’elle ne s’était jamais intéressée à ma mère, c’est ce qui s’était passé en 2009. Cette année-là, L’Éden a fermé. Un promoteur voulait le raser pour construire un parking. Ma mère, qui venait de prendre sa retraite, n’a pas pu le supporter.

Avec mon père, ils ont vendu leur maison de campagne. Ils ont vidé leur épargne de toute une vie. Ils ont convaincu une vingtaine d’anciens spectateurs de s’associer à eux. Et ils ont racheté le cinéma, à la barbe du promoteur. Ma mère est devenue l’actionnaire principale et la présidente de la petite société. Elle a fait restaurer les fauteuils, le lustre, la façade. Depuis, L’Éden revit : projections, ciné-clubs, et location pour des événements privés, gérée par un jeune directeur, Mathieu. Ma mère, elle, n’aime pas se mettre en avant. Elle vient simplement le mardi, et elle déchire encore quelques tickets, pour le plaisir.

« Faites-la sortir »

Pour les 70 ans de mon beau-père, Évelyne voulait épater tout le monde. Elle a loué « le plus beau cinéma de Nancy » pour une soirée privée : cocktail dans le hall, puis projection d’un vieux film de famille en super 8, numérisé pour l’occasion. Quatre-vingts invités. Elle avait passé la réservation par une agence. Elle n’avait jamais fait le lien.

Quand elle a vu ma mère entrer dans le hall, elle a éclaté de rire. « Ta mère va nous placer avec sa lampe de poche, comme dans le temps, Sophie ? » Les invités ont ri. Puis, plus fort : « Je ne veux pas de l’ouvreuse à ma table. Qu’on la mette au balcon, elle a l’habitude. »

Ma mère a baissé les yeux. Laurent a protesté. Évelyne l’a coupé et a fait signe à Mathieu, le directeur. « Vous, faites-la sortir. C’est moi qui paie la salle ce soir. »

Mathieu a regardé ma mère, puis Évelyne. Il a souri, très poliment. « Madame, voulez-vous parler à la propriétaire ? » « Évidemment. Tout de suite. » « Elle est déjà là, madame. »

La propriétaire

Mathieu s’est tourné vers ma mère. « Madame la présidente, souhaitez-vous que nous fassions sortir quelqu’un ? »

Évelyne a lâché sa coupe de champagne. Elle s’est brisée sur le carrelage en mosaïque, juste devant les pieds de ma mère. Un silence terrible a envahi le hall. Les invités se regardaient, incrédules.

Ma mère a relevé la tête. Elle n’a pas haussé la voix. Elle ne l’a jamais fait de sa vie.

« Non, Mathieu. Personne ne sortira ce soir. Évelyne a payé sa soirée, elle aura sa soirée. » Puis elle s’est tournée vers ma belle-mère. « Vous savez, Évelyne, pendant trente ans, j’ai placé des gens dans le noir. Des riches, des pauvres, des amoureux, des gens seuls. Je les ai tous placés de la même façon : avec ma lampe, pour qu’ils ne trébuchent pas. Ce soir, je vais faire pareil avec vous. »

Elle a sorti de son sac sa vieille lampe de poche, celle de ses années d’ouvreuse. Elle l’a allumée et elle a conduit Évelyne jusqu’à son fauteuil, au premier rang, au centre. Les invités ont applaudi. Ma belle-mère, rouge jusqu’aux oreilles, s’est assise sans un mot.

Le film de famille

Puis il y a eu la projection. Le vieux film de famille, les images tremblantes d’un mariage dans les années 1970. Et soudain, au milieu, une scène que personne n’avait remarquée en le numérisant : mes beaux-parents jeunes mariés, à la sortie de L’Éden, un soir de 1975. Et derrière eux, à la porte du cinéma, une jeune ouvreuse en tablier noir qui leur souriait. Ma mère.

Mon beau-père s’est levé. « C’est vous, Ginette ? Vous étiez déjà là, le soir de notre premier film ensemble ? » Ma mère a hoché la tête, émue. « Je me souviens de vous. Vous aviez oublié votre écharpe. Je vous ai couru après dans la rue. »

Dans la salle, quelqu’un a commencé à applaudir, puis un autre, puis tout le monde. Les vieux amis de mon beau-père se souvenaient de L’Éden, de ses séances du dimanche, de cette ouvreuse souriante qui leur indiquait les meilleures places. Une dame âgée s’est même levée pour dire : « C’est elle qui m’a prêté un mouchoir pendant un film triste, en 1980 ! »

Mon beau-père a pris la main de ma mère et l’a gardée longtemps. Puis il a regardé sa femme. « Évelyne, cette dame a gardé notre cinéma debout. Et elle t’a rendu ton écharpe, il y a cinquante ans. Tu lui dois au moins un bonjour. »

Évelyne a murmuré un « pardon », presque inaudible. C’était la première fois en vingt ans. Depuis, elle appelle ma mère Ginette. Elle vient même aux ciné-clubs du mardi. Et elle achète toujours un esquimau à l’entracte, que ma mère lui sert elle-même.

Ceux qui travaillent dans l’ombre sont souvent ceux qui gardent la lumière allumée pour tous les autres.

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