Je m’appelle Sandrine, j’ai 39 ans, et je suis couturière dans un petit atelier de retouches à Roubaix. Ourlets, fermetures éclair, robes de mariée à ajuster. J’aime mon métier. Je l’ai appris avec ma grand-mère, Odette, sur sa vieille machine à coudre noire à pédale électrique, une machine des années 60 qu’elle n’a jamais voulu remplacer.
En 1968, mamie et mon grand-père avaient fondé une entreprise de textile, un petit atelier devenu une usine de quatre-vingts salariés. C’est mamie qui cousait les premiers prototypes, la nuit, sur cette machine-là. Mon grand-père s’occupait des clients. Quand il est parti, il y a vingt ans, ce sont mes deux oncles, Philippe et Jean-Marc, qui ont repris la direction.
« La petite main »
Mes oncles ne m’ont jamais prise au sérieux. Ma mère, leur sœur, était partie jeune de Roubaix et n’avait jamais travaillé dans l’entreprise. Moi, j’étais « la petite main ». « Alors, Sandrine, toujours à recoudre des boutons ? » À chaque repas de famille, la même blague. Une fois, j’avais demandé s’il y avait une place pour moi à l’atelier de création de l’usine. Philippe avait ri : « On ne recrute pas des retoucheuses, on fait de l’industrie. »
Mamie, elle, venait me voir chaque mercredi à l’atelier, même à 90 ans, en taxi. Elle s’asseyait à côté de moi et on cousait ensemble. Elle me disait souvent : « Tu as les mains de ta grand-mère. Et la tête aussi. » Parfois elle ajoutait, avec un drôle de sourire : « Les garçons croient que l’usine leur appartient. »
Elle est partie en mars, à 94 ans. La veille, elle m’avait demandé de vérifier que sa machine était bien « au chaud, chez toi ». Je l’avais rapportée chez moi quelques mois plus tôt, à sa demande.
L’héritage de la ferraille
Chez le notaire, mes oncles étaient détendus. La maison de mamie leur revenait, ainsi que ses économies, à partager avec ma mère. Rien sur l’entreprise : tout le monde pensait que mamie avait cédé ses parts depuis longtemps à ses fils.
Puis le notaire a lu : « À ma petite-fille Sandrine, je lègue ma machine à coudre, avec tout ce qu’elle contient. »
Philippe a éclaté de rire. « Une machine à coudre rouillée ! Tu pourras faire des ourlets pour les voisins ! »
Jean-Marc a renchéri : « Elle t’a laissé sa ferraille, c’est bien ton niveau ! La couturière hérite de la machine à coudre, c’est logique ! »
Ma mère m’a pris la main. Moi, j’ai souri. Cette machine, je l’aurais choisie entre mille.
Le notaire n’a pas souri. « Madame Odette m’a laissé une instruction très précise. La machine devait être apportée aujourd’hui. » Je l’avais apportée, comme il me l’avait demandé, sans comprendre pourquoi. « Il faut soulever la plaque à aiguille. »
Sous la plaque
Il a pris un petit tournevis et dévissé les deux vis de la plaque de métal, sous le pied de biche. Je n’avais jamais ouvert cet endroit. En dessous, dans le logement de la canette, il y avait un papier plié en huit, enveloppé dans un sachet plastique.
Le notaire l’a déplié avec précaution. C’étaient les statuts originaux de l’entreprise, datés de 1968, et un acte plus récent, signé il y a six ans devant lui. Il a lu à voix haute.
Mamie n’avait jamais cédé toutes ses parts. Elle avait gardé, depuis le début, 51 % du capital. Mes oncles, qui dirigeaient l’usine depuis vingt ans, n’en possédaient que 49 % à eux deux. Ils le savaient, bien sûr, mais ils pensaient que mamie leur laisserait tout, par testament, comme une évidence. Il y a six ans, elle avait fait une donation de ses 51 %, avec effet à son décès. La bénéficiaire, c’était moi.
Philippe s’est levé de sa chaise. « C’est une blague ? Elle n’avait plus toute sa tête ! » Le notaire a répondu calmement : « Votre mère avait 88 ans, un certificat médical, et elle est venue trois fois signer dans ce bureau. Elle était parfaitement lucide. Elle m’a même dit pourquoi. »
La raison de mamie
Dans le sachet, il y avait aussi une lettre. Le notaire me l’a tendue. « Ma Sandrine. Ils vont rire, je le sais. Ils ont toujours ri de toi, comme ils riaient de moi quand je cousais la nuit pendant que leur père serrait des mains. Cette usine est née sur cette machine. Elle doit revenir à quelqu’un qui sait coudre, et qui respecte ceux qui cousent. Tes oncles veulent la vendre et délocaliser, je l’ai appris. Toi, tu garderas les ouvrières. Je te fais confiance. Les mains et la tête, ma chérie. »
J’avais les larmes aux yeux. Mes oncles étaient blêmes. Ils avaient en effet un projet de vente à un groupe étranger, que personne dans la famille ne connaissait. Sans moi, ils ne pouvaient plus rien signer.
Je n’ai pas vendu. J’ai pris le temps d’apprendre, avec l’aide des cadres de l’usine et d’un conseil extérieur. J’ai gardé mes oncles à leurs postes, mais sous la surveillance d’un vrai conseil d’administration. Les quatre-vingts salariés sont toujours là. Et j’ai ouvert un atelier de création, avec des couturières formées sur place.
La machine de mamie trône dans le hall de l’usine, sous une vitrine. Quand des visiteurs demandent ce qu’elle fait là, les ouvrières répondent pour moi : « C’est elle, la vraie patronne. »
On méprise souvent les petites mains. On oublie que ce sont elles qui ont tout cousu, depuis le premier fil.