Je m’appelle Sandrine, j’ai 51 ans, et pendant vingt-six ans j’ai porté une blessure que je croyais ne jamais pouvoir guérir : celle d’une fille que sa mère avait oubliée.
Une mère partie au Portugal
Ma mère, Rosa, est arrivée en France à vingt ans. Elle a fait des ménages, élevé seule sa fille unique, moi, à Mulhouse. Quand j’ai eu 24 ans et un travail stable, elle a voulu rentrer au pays, près de Porto, s’occuper de sa propre mère.
« Je t’écrirai chaque semaine, ma chérie. Chaque semaine, tu verras. »
Elle a tenu parole. Chaque vendredi, une enveloppe bleue et blanche arrivait. Elle me racontait les orangers, la mer, les voisines. J’y répondais le dimanche.
Puis j’ai rencontré Éric. Un homme doux, timide, un peu trop attaché à sa mère. Nous nous sommes mariés, et faute de moyens, nous sommes allés vivre chez elle, Gisèle, dans sa grande maison d’un village près de Colmar. Trois ans, le temps de mettre de l’argent de côté.
Gisèle avait ses règles. Le repas à midi pile. Les chaussures à l’entrée. Et le courrier : c’est elle qui allait à la boîte aux lettres, chaque matin. « C’est ma maison, c’est mon courrier », disait-elle.
Les lettres de ma mère se sont arrêtées le mois de mon mariage.
Au début, j’ai cru à un retard de la poste. Puis j’ai écrit. Une lettre par semaine. Je les confiais à Gisèle, qui allait au village tous les jours. Puis j’ai écrit plus souvent. J’ai supplié. Aucune réponse.
Nous n’avions pas le téléphone chez maman, à l’époque. Seulement une voisine, dont j’avais perdu le numéro.
Gisèle posait sa main sur mon épaule. « Certaines mères tournent la page, ma pauvre. Elle a sa vie là-bas. Ici, tu as une vraie famille. »
J’ai fini par la croire. J’ai rangé ma peine dans un coin et j’ai construit ma vie. Nous avons déménagé, eu deux enfants, aujourd’hui adultes. Je n’ai jamais cherché à retrouver ma mère. J’avais trop peur qu’elle me ferme la porte.
La boîte en fer
Ce printemps, Gisèle, à 84 ans, est entrée en résidence. Il fallait vider sa maison. Elle avait toujours interdit le grenier. « Il n’y a que des vieilleries, n’y montez pas. »
Éric y est monté seul, un samedi. Je triais la vaisselle dans la cuisine. Je l’ai entendu descendre l’escalier très lentement.
Quand il est entré, il était blanc. Il tenait une vieille boîte à biscuits en fer, rouillée aux coins.
« Sandrine… assieds-toi. »
Il a soulevé le couvercle. Des enveloppes bleues et blanches. Des timbres portugais. L’écriture penchée de ma mère. Des dizaines. Nous les avons comptées plus tard : 143.
Aucune n’avait été ouverte.
Et sous les lettres de maman, il y avait autre chose. Un deuxième paquet, ficelé. Mes propres lettres. Celles que j’avais confiées à Gisèle pendant trois ans. Celles qui suppliaient. Elles n’avaient jamais été postées.
J’ai ouvert la première enveloppe, datée du mois de mon mariage. « Ma chérie, je n’ai pas reçu de nouvelles. Es-tu heureuse ? Ta belle-mère m’a répondu que tu étais très occupée. »
Ma belle-mère lui avait répondu.
Les lettres suivantes devenaient de plus en plus inquiètes. Puis tristes. Puis, au bout de deux ans, il y en avait une où Gisèle avait elle-même écrit à ma mère, et ma mère citait ses mots : « Votre fille ne souhaite plus avoir de contact avec vous. Respectez son choix. »
J’ai dû sortir dans le jardin pour respirer.
Pourtant, maman n’avait jamais cessé. Une lettre par mois, pendant vingt-six ans. Pour chacun de mes anniversaires. Pour la naissance de mes enfants, qu’elle avait apprise par une cousine. La dernière datait de janvier. Elle était adressée à l’ancienne maison, comme toutes les autres. « Je t’écris encore, même si tu ne lis pas. Une mère n’arrête jamais d’écrire. »
Elle était vivante. Elle avait 78 ans.
La visite à la résidence
Avant de partir, je suis allée voir Gisèle. Éric est venu avec moi. Je ne voulais pas crier. Je voulais comprendre.
J’ai posé la boîte en fer sur ses genoux. Elle l’a reconnue immédiatement. Ses mains se sont mises à trembler.
« Pourquoi ? »
Elle a pleuré longtemps avant de répondre. « J’avais peur que tu repartes avec elle. Que tu emmènes mon fils au Portugal. Mon mari m’avait quittée, je n’avais plus qu’Éric. Et puis les années ont passé, et c’était trop tard pour avouer. »
Éric s’est levé. Je ne l’avais jamais vu comme ça. « Maman, tu as volé vingt-six ans à ma femme. Et à sa mère. »
Il n’est pas retourné la voir pendant six mois. C’est moi, finalement, qui lui ai envoyé une carte. Je ne lui ai pas pardonné pour elle. Je l’ai fait pour moi, pour ne pas porter cette boîte toute ma vie.
Porto
Une semaine plus tard, Éric et moi avons pris l’avion. Grâce à la cousine, nous avions l’adresse. Une petite maison blanche, des orangers, la mer au loin. Exactement comme dans les lettres.
J’ai frappé. Une vieille dame aux cheveux blancs a ouvert. Elle m’a regardée. Elle n’a rien dit. Elle a juste porté ses mains à sa bouche.
« Mãe. »
Nous sommes restées dans les bras l’une de l’autre sur le pas de la porte, je ne sais pas combien de temps. Les voisines sont sorties. Certaines pleuraient aussi.
Ce soir-là, nous avons lu ensemble mes lettres jamais envoyées. Maman les a toutes gardées sur sa table de nuit. Elle dit qu’elle a enfin reçu ses réponses.
Aujourd’hui, nous passons trois mois par an à Porto. Et chaque vendredi, quand nous sommes en Alsace, une enveloppe bleue et blanche arrive dans notre boîte aux lettres. C’est moi qui vais la chercher.
Une lettre peut rester cachée vingt-six ans dans un grenier, mais l’amour qu’elle contient, lui, n’expire jamais.