« Siffler ? Mon chien fait pareil quand il veut sortir ! Tu sais faire autre chose, bonhomme ? » a ricané le juré le plus redouté devant mon fils de 9 ans. Il a mis deux doigts dans sa bouche, comme son grand-père berger. Et 2 000 personnes se sont tues…

Mon fils s’appelle Bastien. Il a neuf ans, des cheveux en bataille qu’aucun peigne n’a jamais dompté, des genoux couverts de bleus et des yeux couleur de torrent. Nous habitons un petit village de la vallée d’Ossau, dans les Pyrénées, au pied des montagnes où les troupeaux montent chaque été. Moi, je suis Laure, sa mère. Je tiens la petite épicerie du village. Et mon père, Peyo, est berger depuis soixante ans.

Le berger qui parlait aux oiseaux

Mon père a soixante-dix-neuf ans. Il a passé tous les étés de sa vie en estive, là-haut, dans une cabane de pierre sans électricité, avec ses brebis, ses deux chiens et le ciel. Il parle peu. Les gens du village disent qu’il a usé ses mots avec les nuages. Mais il siffle. Mon Dieu, comme il siffle.

Il met deux doigts dans sa bouche, l’index et le majeur, et il en sort des sons que je n’ai jamais entendus ailleurs. Un sifflement court pour que les chiens rassemblent les brebis. Un long pour qu’ils reviennent. Un autre, modulé, qui monte et qui descend, pour appeler un voisin sur l’autre versant, à deux kilomètres. Autrefois, dans certains villages des Pyrénées, les bergers se parlaient comme ça d’une montagne à l’autre, avec une vraie langue sifflée. Mon père est l’un des derniers à la connaître un peu.

Et puis il y a les oiseaux. Mon père imite tous les oiseaux de la montagne. L’alouette qui monte en chantant au-dessus des prés. Le merle du soir. Le coucou du printemps. Le chocard à bec jaune, ce petit corbeau noir qui tournoie au-dessus des sommets. Quand j’étais petite, je croyais qu’il était capable de leur parler. Je le crois encore un peu.

L’élève

Bastien a commencé à suivre son grand-père dès qu’il a su marcher. Chaque été, je le laissais monter à l’estive quelques jours, et il redescendait bronzé, sale, heureux, avec les poches pleines de cailloux. À quatre ans, il a voulu siffler avec les doigts. Il a essayé pendant des mois. Il crachait partout, il s’énervait, il pleurait. Mon père lui disait seulement : « La montagne n’est pas pressée. Toi non plus. »

À cinq ans, le premier sifflement est sorti. Un petit son aigu, timide. Bastien a hurlé de joie si fort que les brebis se sont enfuies. À six ans, il appelait les chiens. À sept ans, il imitait le merle mieux que les merles. À huit ans, il connaissait par cœur les vingt oiseaux de son grand-père.

Et surtout, il connaissait le sifflet de papi. Un sifflement unique, en trois notes, que mon père avait inventé pour lui. « Si un jour tu te perds dans la brume, tu siffles ça. Et moi je te réponds. Et tu marches vers ma réponse. » L’été de ses huit ans, Bastien s’est réellement égaré pendant une heure, quand le brouillard est tombé d’un coup sur le plateau. Il a sifflé. Mon père a répondu. Il l’a retrouvé, guidé par le son, assis sur un rocher, pas inquiet du tout. Depuis, ce sifflet, c’est leur secret.

L’idée folle

C’est la maîtresse d’école qui a eu l’idée. À la fête de fin d’année, Bastien avait sifflé les oiseaux devant les parents, et toute la salle des fêtes s’était levée. Elle m’a dit : « Laure, il faut l’inscrire au concours de talents de la télé. Il n’y a personne qui fait ça. » J’ai ri. Puis Bastien a entendu, et il ne m’a plus laissée tranquille.

Nous avons envoyé une vidéo, filmée avec mon téléphone devant la grange. Trois semaines plus tard, la production a appelé. Il était sélectionné pour les auditions, à Paris, devant les jurés, en direct.

Bastien n’avait qu’une condition. « Je veux que papi vienne. » J’ai répondu que c’était impossible. Mon père n’était jamais allé à Paris. Il n’était même jamais allé à Toulouse. La plus grande ville qu’il connaissait, c’était Pau, et il n’y allait que pour la foire aux bestiaux. Il disait que la ville lui « écrasait les oreilles ». Quand Bastien lui a demandé, il a secoué la tête. « Non, petit. Ma place est là-haut. » Bastien n’a pas insisté. Mais il était triste, et ça se voyait.

Le plateau

Le jour de l’émission, j’ai cru que j’allais m’évanouir. Le plateau était immense, tout noir et doré, avec des projecteurs partout et deux mille personnes dans les gradins. Les autres candidats avaient des costumes à paillettes, des danseurs, des musiciens. Bastien, lui, portait son vieux gilet de laine tricoté par ma mère, une chemise à carreaux et ses chaussures de marche, parce qu’il avait refusé de mettre « des chaussures de ville qui font mal ».

Avant d’entrer en scène, il m’a demandé : « Maman, papi regarde à la télé ? » J’ai dit oui, que sûrement, le voisin avait allumé son poste pour lui. Je mentais un peu. Je n’en savais rien.

Le juré

Quand Bastien est entré sur scène, la salle a applaudi poliment. Il était si petit au milieu de ce grand plateau. Les quatre jurés le regardaient. Le plus redouté d’entre eux, un homme d’une soixantaine d’années, connu pour sa sévérité et ses phrases assassines, s’est penché vers son micro.

« Bonsoir, bonhomme. Tu viens d’où ? » « Des Pyrénées, monsieur. De la vallée d’Ossau. » « Et tu fais quoi ? » « Je siffle. Les oiseaux de la montagne. Comme mon papi, qui est berger. »

Le juré a éclaté de rire. « Siffler ? Mon chien fait pareil quand il veut sortir ! » La salle a ri avec lui. « Tu sais faire autre chose, bonhomme ? Chanter, danser, jongler ? » Bastien a secoué la tête. « Non, monsieur. Juste siffler. » Le juré a soupiré bruyamment et il a fait un geste de la main. « Bon. Vas-y. On t’écoute. Mais fais vite. »

Dans les coulisses, j’ai serré les poings si fort que mes ongles m’ont fait mal. Bastien, lui, n’a pas bougé. Il a regardé longtemps vers le fond de la salle, dans le noir, comme s’il cherchait quelqu’un. Puis il a mis deux doigts dans sa bouche.

Les oiseaux de la montagne

Le premier son était l’alouette. Un trille léger, vif, qui montait, montait, comme si l’oiseau s’élevait vraiment au-dessus de la scène. Les rires se sont arrêtés net. Puis le merle, doux et rond, le chant des fins de journée d’été. Puis le coucou, si parfait que plusieurs personnes dans le public se sont retournées pour chercher l’oiseau. Puis le pinson, la mésange, le rouge-gorge. Puis le cri du chocard qui tourne autour des sommets, et on aurait juré entendre le vent passer avec lui.

Le juré sévère ne riait plus. Il avait posé son stylo. La jurée à côté de lui avait les mains devant la bouche. Dans la salle, deux mille personnes retenaient leur souffle. On n’entendait plus que les oiseaux, et pendant quelques secondes, j’ai cru sentir l’odeur de l’herbe mouillée de l’estive, au milieu de ce grand studio parisien.

Le sifflet de papi

Puis Bastien s’est arrêté. Il a retiré ses doigts de sa bouche. Il a regardé le juré, et il a dit, d’une petite voix qui a résonné dans toute la salle : « Maintenant, je vais faire le sifflet de papi. Celui qui me retrouve quand je suis perdu dans la montagne. Il ne le connaît que lui et moi. »

Il a fermé les yeux. Il a remis ses deux doigts dans sa bouche. Et il a lancé les trois notes. Longues. Claires. Un appel qui a traversé tout le plateau, les projecteurs, les caméras, les gradins.

Il y a eu un silence d’une seconde.

Et du fond de la salle, quelqu’un a répondu.

Les trois mêmes notes. Plus graves, plus fortes, un peu tremblantes. Toute la salle s’est retournée. Les projecteurs ont cherché dans le noir. Et au dernier rang, debout, son béret noir à la main, deux doigts dans la bouche, il y avait mon père.

Le berger descendu de sa montagne

Je me suis mise à pleurer dans les coulisses, sans pouvoir m’arrêter. Il était venu. Mon père, qui n’avait jamais quitté sa vallée, avait pris le train de nuit tout seul, sans rien dire à personne. Le voisin l’avait conduit à la gare de Pau à quatre heures du matin. Il avait traversé Paris avec un papier où était écrite l’adresse du studio. Il avait acheté sa place comme n’importe quel spectateur, et il s’était assis au dernier rang, pour ne pas gêner.

Bastien a ouvert les yeux. Il l’a vu. Et sur son visage, il y a eu un sourire que je n’oublierai jamais de ma vie. Alors il a sifflé à nouveau, une autre phrase. Et mon père a répondu. Puis Bastien. Puis mon père. Pendant presque une minute, devant deux mille personnes et des millions de téléspectateurs, un petit garçon et un vieux berger se sont parlé en sifflant, d’un bout à l’autre de la salle, comme on se parle d’une montagne à l’autre. Personne ne comprenait les mots. Tout le monde comprenait tout.

Puis mon père a commencé à descendre les marches, lentement, en sifflant toujours. Et Bastien, sur la scène, lui répondait pour le guider vers lui. Comme dans la brume.

La salle debout

Quand mon père est arrivé au pied de la scène, Bastien a sauté dans ses bras. Et la salle a explosé. Deux mille personnes debout, qui applaudissaient, qui criaient, qui pleuraient. Les techniciens applaudissaient. Les cameramen applaudissaient. La jurée s’essuyait les yeux avec la manche de sa veste.

Et le juré redouté, celui qui avait parlé de son chien, s’est levé lentement. Il avait les yeux rouges. Il a pris son micro, il a ouvert la bouche, et pendant de longues secondes, rien n’est sorti. Puis il a dit : « Je retire ce que j’ai dit. Je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi beau sur ce plateau. » Il s’est tourné vers mon père. « Monsieur, vous voulez bien m’apprendre ? » Mon père a haussé les épaules, il a souri dans sa moustache, et il a répondu, de sa voix rocailleuse : « La montagne n’est pas pressée. Vous non plus. »

Ce qui compte

On me demande souvent ce que les jurés ont décidé ce soir-là. Je ne le dirai pas. Parce que ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est ce que j’ai vu dans les coulisses, après. Mon père assis sur une caisse de matériel, Bastien sur ses genoux, tous les deux en train de rire. Et mon père qui disait, tout bas : « Tu vois, petit, même ici, au milieu de tout ce bruit, je t’ai entendu. »

Ils sont remontés à l’estive la semaine suivante. Les brebis les attendaient. Les oiseaux aussi.

Il y a des appels qu’on ne peut lancer qu’avec le cœur. Et il y a des gens qui traverseraient tout un pays pour y répondre.

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