« Un casque rouillé ! Mets-le sur ta tête, Romain, au moins on ne verra plus ta tête de raté ! » Chez le notaire de Marseille, mes cousins riaient : eux avaient le cabanon de pépé, moi son vieux casque de scaphandrier. Puis le notaire m’a tendu une clé…

Mon grand-père s’appelait Fernand. Pendant quarante ans, il a travaillé au fond du port de Marseille, enfermé dans un scaphandre de toile et de cuivre, avec des semelles de plomb aux pieds et un tuyau d’air qui le reliait à la surface. Il réparait les quais, dégageait les hélices, inspectait les coques des grands navires. Il disait que le fond du port était « le plus grand grenier du monde » : on y trouvait de tout, des ancres, des vélos, des bouteilles, des histoires. Moi, c’est Romain. J’ai trente-six ans, je suis mécanicien sur les ferries qui partent pour la Corse, et c’est à cause de lui que j’ai choisi la mer.

Le vieux fou du port

Dans la famille, on ne prenait pas pépé au sérieux. Il parlait fort, il chantait de vieilles chansons provençales en faisant la cuisine, il racontait toujours les mêmes histoires de plongée. Mes cousins, Ludovic et Sandra, l’appelaient « le vieux fou du port ». Pas devant lui, bien sûr. Devant lui, ils étaient adorables, surtout l’été, quand il prêtait son cabanon des calanques, une petite maison de pêcheur sur les rochers, avec une terrasse au-dessus de l’eau turquoise.

Ludovic vend des voitures de luxe à Aix. Sandra a une boutique de bijoux sur le Vieux-Port. Ils ont réussi, comme on dit. Moi, avec mon salaire de mécanicien, mon petit deux-pièces à l’Estaque et mes mains toujours noires de cambouis, j’étais « le raté de la famille ». Ludovic me le disait en riant, à chaque repas : « Alors, Romain, toujours à graisser des moteurs ? Tu vas finir comme pépé, à parler aux poissons. »

Les dimanches sur le balcon

Je n’ai jamais trouvé que finir comme pépé serait une catastrophe. Depuis mes huit ans, j’allais chez lui tous les dimanches. Il habitait un petit appartement au troisième étage, dans le quartier du Panier, avec un balcon minuscule où il faisait pousser du basilic dans des boîtes de conserve. Sur une étagère du salon, il y avait son casque de scaphandrier. Un gros casque de cuivre des années cinquante, cabossé, verdi par endroits, avec trois hublots ronds et des boulons tout autour du col.

Chaque dimanche, on le descendait de l’étagère, on l’installait sur le balcon, sur un vieux journal, et on l’astiquait ensemble avec un chiffon et une pâte spéciale. Ça prenait deux heures. Pendant ce temps, il me racontait. Les épaves de la guerre au large du Frioul. La murène qui l’avait suivi pendant un mois. Le jour où il avait retrouvé l’alliance d’une mariée tombée du quai. Et parfois, quand il polissait le hublot de devant, il s’arrêtait et regardait la mer au loin. « Le plus beau truc que j’ai vu au fond, petit, je te le raconterai un jour. Pas maintenant. »

Il ne laissait personne d’autre que moi toucher le hublot avant. Un jour, j’avais voulu le dévisser pour le nettoyer à l’intérieur. Il m’avait arrêté d’un geste. « Celui-là, on ne l’ouvre pas. Pas tant que je suis vivant. » J’avais cru à une superstition de vieux marin.

La dernière plongée

Pépé est parti l’hiver dernier, à quatre-vingt-neuf ans. Le dernier dimanche, il était très fatigué, assis dans son fauteuil. Il m’a demandé de descendre le casque et de le poser sur ses genoux. Il l’a caressé longtemps, puis il m’a dit : « Ils vont rire, Romain. Ludovic surtout. Laisse-les rire. Rira bien qui dévissera le dernier. » Et il a eu son petit rire de gamin, celui qui faisait trembler sa moustache.

À l’enterrement, Ludovic est arrivé dans sa voiture allemande et Sandra avec des lunettes de soleil énormes. Au repas qui a suivi, ils ont parlé du cabanon. « Il vaut au moins sept cent mille, avec la vue. » « Le bateau, on le vend, c’est une vieille barque. » Personne n’a parlé du casque. Pour eux, c’était un objet de brocante.

Le bureau de maître Giordano

Le notaire de pépé, maître Giordano, avait son étude rue Paradis, dans un vieil immeuble aux plafonds hauts et aux volets bleus. C’était un homme d’au moins soixante-quinze ans, petit, rond, avec un costume beige et un accent marseillais à couper au couteau. Il nous a fait asseoir tous les trois devant son grand bureau. J’avais apporté le casque, comme pépé me l’avait demandé dans une lettre envoyée quelques semaines avant sa mort. Je l’avais posé sur mes genoux, enveloppé dans une vieille couverture. Ludovic l’a regardé en levant les sourcils. « Tu l’as amené ? Tu comptes le porter pour la lecture ? »

Le notaire a lu le testament. « À mon petit-fils Ludovic, je lègue mon cabanon des calanques, avec son terrain et son mobilier. » Ludovic a souri. « À ma petite-fille Sandra, je lègue mon bateau, le pointu Marie-Rose, et la totalité de mes comptes bancaires. » Sandra a hoché la tête, satisfaite. Il y avait un peu plus de soixante mille euros.

Puis maître Giordano s’est tourné vers moi. « À mon petit-fils Romain, qui a astiqué ce casque avec moi pendant vingt-huit ans, je lègue mon casque de scaphandrier… et ce que j’ai vu au fond. »

« Ta tête de raté »

Ludovic a explosé de rire. Il s’est renversé sur sa chaise, les mains sur le ventre. « Un casque rouillé ! Il te laisse un casque rouillé ! Mets-le sur ta tête, Romain, au moins on ne verra plus ta tête de raté ! » Sandra riait si fort qu’elle a renversé son gobelet de café sur le bureau. « Le vieux fou du port t’a laissé sa boîte de conserve ! Tu pourras la vendre à la brocante. Dix euros, en négociant bien ! »

J’ai serré le casque contre moi. Je sentais mes oreilles brûler. Ce n’était pas l’héritage. Je savais depuis longtemps que je n’aurais pas le cabanon. C’était leur façon de parler de lui, « le vieux fou », alors qu’il venait à peine de partir. Je me suis souvenu de sa phrase : laisse-les rire. Alors je n’ai rien dit.

Maître Giordano, lui, ne riait pas. Il a épongé le café avec un mouchoir, sans se presser. Puis il a ouvert le tiroir de son bureau et en a sorti une grosse clé à molette, ancienne, tachée de rouille. Il l’a posée devant moi. « Cette clé était celle de votre grand-père. Il a exigé, par écrit, que vous dévissiez le hublot avant du casque ici, dans ce bureau, devant vos cousins. »

Ludovic a ricané. « Il y a quoi dedans, une sardine ? »

Le hublot

J’ai posé le casque sur le bureau. Mes mains tremblaient. Le hublot avant était fixé par quatre petits boulons que j’avais astiqués des centaines de fois sans jamais les toucher. J’ai tourné le premier. Il a résisté, puis il a cédé avec un petit grincement. Le deuxième. Le troisième. Au quatrième, la vitre ronde s’est décollée de son cadre de cuivre. Et quelque chose a glissé à l’intérieur du casque, avec un bruit métallique.

J’ai passé la main par l’ouverture. J’ai sorti un tube de laiton, de la taille d’une lampe de poche, fermé aux deux extrémités par de la cire rouge. Le notaire m’a fait signe de l’ouvrir. J’ai cassé la cire avec la pointe de la clé. Dans le tube, roulés serrés, il y avait des papiers. Une lettre de pépé. Une vieille coupure de journal. Et un document épais, à en-tête, avec des tampons et des signatures.

Ce qu’il avait vu au fond

La coupure de journal datait de mars 1974. Le titre disait : « Un scaphandrier sauve un homme pris sous une coque dans le bassin de la Joliette. » Sur la photo en noir et blanc, on reconnaissait pépé, jeune, la moustache noire, à côté d’un homme en costume, très pâle, qui lui serrait la main.

Maître Giordano a pris la parole, doucement. « Cet homme s’appelait Antoine Mercadier. En 1974, il était le jeune héritier d’une petite compagnie de transport maritime. Ce jour-là, il était descendu inspecter la coque d’un de ses cargos avec un équipement de plongée de loisir. Il s’est retrouvé coincé. Votre grand-père travaillait à côté. Il est allé le chercher, il a partagé son air avec lui, et il l’a ramené. »

Il a posé la main sur le document à en-tête. « Pour le remercier, monsieur Mercadier a voulu lui donner de l’argent. Votre grand-père a refusé. Alors il lui a offert des parts de sa compagnie, en lui disant : “Si un jour je réussis, vous réussirez avec moi.” Votre grand-père a accepté pour ne pas le vexer, il a rangé le certificat dans son casque, et il n’y a plus jamais touché. Il a laissé les dividendes être réinvestis pendant cinquante ans. »

Il a fait une pause. « La petite compagnie est aujourd’hui un des grands groupes de transport maritime de la Méditerranée. Les parts de votre grand-père représentent un peu plus d’un pour cent du capital. Elles ont été estimées le mois dernier à neuf millions quatre cent mille euros. »

Le silence

Personne n’a parlé pendant de longues secondes. Sandra avait la bouche ouverte, figée au milieu d’un rire qui n’arrivait plus. Ludovic était devenu gris. Puis il a bondi. « C’est une blague ! Il n’avait pas toute sa tête ! On va contester ! » Maître Giordano a souri pour la première fois. « Votre grand-père s’attendait à cette réaction, monsieur. Le testament a été rédigé il y a douze ans, devant deux témoins et avec un certificat médical. Et il a été confirmé chaque année depuis. Chaque année. Il venait ici le jour de son anniversaire, il relisait tout, et il signait. »

Ludovic s’est rassis. Puis, d’une voix soudain très douce : « Romain… tu sais, on pourrait échanger. Le cabanon contre le casque. Toi qui aimes la mer… » Le notaire a répondu avant moi : « Le casque et son contenu sont légués à monsieur Romain seul. Et il a ajouté une phrase, si vous le permettez. » Il a lu : « Si Ludovic propose d’échanger, et il le proposera, dis-lui qu’un vieux fou ne lâche jamais son air. »

La lettre

J’ai lu la lettre de pépé seul, le soir, sur le balcon du Panier, avec le casque à côté de moi. « Mon petit. Ce que j’ai vu au fond, ce n’est pas l’argent. C’est la tête d’un homme qui croyait mourir et qui m’a regardé arriver. Ce jour-là, j’ai compris que la seule chose qui compte, c’est d’être celui qui descend chercher les autres. Toi, tu es descendu me chercher tous les dimanches, quand les autres me prenaient pour un fou. Alors c’est à toi. Ne change pas de métier si tu l’aimes. Mais achète-toi un vrai balcon. Et garde le casque. Il porte bonheur, la preuve. Ton pépé. »

J’ai pleuré sur le basilic dans ses boîtes de conserve.

Ce que j’en ai fait

J’ai continué à travailler sur les ferries. Je n’ai pas changé de voiture. Mais j’ai acheté un appartement avec une grande terrasse face à la mer, à l’Estaque, et le casque trône au milieu du salon. J’ai rencontré Antoine Mercadier, aujourd’hui un vieil homme de quatre-vingt-quatorze ans, qui m’a serré les mains en pleurant et m’a dit que pépé lui avait écrit une carte chaque année, le jour du sauvetage, pendant cinquante ans.

Avec une partie de l’argent, j’ai financé une école de plongée pour les jeunes des quartiers nord. Elle s’appelle « Le Hublot ». Ludovic a mis le cabanon en vente. Les travaux d’étanchéité qu’il a découverts en ouvrant les murs lui ont coûté une fortune. Il m’a appelé, un soir, pour me demander un prêt. Je lui ai proposé autre chose : venir passer son brevet de plongée à l’école, avec moi. Il a raccroché. Puis il a rappelé le lendemain. Il vient le samedi matin. Il n’est pas très doué, mais il s’accroche.

Le dimanche, j’astique toujours le casque. Seul, maintenant. Mais quand je polis le hublot de devant, je m’arrête parfois et je regarde la mer, comme lui.

Certains héritent d’une maison. D’autres héritent d’une façon de regarder le monde. Mon grand-père m’a laissé les deux, mais je sais lequel des deux vaut le plus.

Like this post? Please share to your friends:
Leave a Reply

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!: