Ma fille s’appelle Lila. Elle a huit ans, deux tresses brunes qui ne tiennent jamais en place, des yeux noisette très sérieux, et des doigts presque toujours tachés de noir. Elle ne parle pas beaucoup. Elle regarde. Elle regarde les gens comme personne ne les regarde : longtemps, avec attention, comme si elle voulait se souvenir de chaque ride, de chaque pli de leur sourire. Moi, je m’appelle Sophie, je suis sa maman. Et si Lila regarde les gens comme ça, c’est à cause de mon père.
Le portraitiste de la place du Tertre
Mon père s’appelle Émile. Il a quatre-vingt-un ans. Pendant quarante-cinq ans, il a installé son chevalet sur la place du Tertre, à Montmartre, au milieu des peintres et des touristes. Été comme hiver, sous les parasols ou sous la pluie fine, il faisait des portraits au fusain. Dix minutes par visage. Il a dessiné des amoureux en voyage de noces, des grands-mères américaines, des enfants qui ne tenaient pas en place, des hommes d’affaires pressés. Il dit qu’il a dessiné plus de quarante mille visages. Il dit aussi qu’il s’en souvient de beaucoup.
Ses fusains, il les a toujours rangés dans la même boîte. Une boîte en bois de hêtre, avec un couvercle qui coulisse, toute rayée, noircie aux coins, que son propre père lui avait fabriquée quand il avait vingt ans. Dedans, des bâtons de fusain de toutes les tailles, une estompe, une gomme mie de pain et un petit chiffon. Quand j’étais petite, je n’avais pas le droit d’y toucher.
Les mercredis de Lila
Lila, elle, y a eu droit. Dès ses quatre ans, chaque mercredi, mon père la prenait chez lui, dans son petit appartement au pied de la butte. Il l’asseyait à la table de la cuisine, posait devant elle une pomme, une tasse, puis son propre visage. « Regarde d’abord, Lila. Le dessin, c’est quatre-vingt-dix pour cent de regard et dix pour cent de main. »
Elle a appris à tenir le fusain du bout des doigts. À faire les ombres avec le plat du bâton. À estomper avec le petit doigt. À commencer toujours par les yeux, « parce que c’est là qu’est la personne ». Le soir, elle me rapportait des portraits de papi qui me donnaient des frissons. À sept ans, elle dessinait un visage ressemblant en cinq minutes.
Mon père lui montrait aussi ses vieux carnets. Des dizaines de carnets à spirale, remplis de croquis rapides faits entre deux clients. Il lui racontait l’histoire de chaque visage. Il y en avait un qu’elle demandait toujours. Un petit garçon d’une dizaine d’années, les joues mouillées, qui serrait contre lui un ballon dégonflé. En dessous, de la main de mon père : « Le petit perdu du Tertre. Août 1979. »
La boîte en bois
Pour ses huit ans, mon père a offert à Lila sa boîte. Il l’a posée sur la table du goûter, devant le gâteau, sans papier cadeau. Lila l’a regardée sans oser la toucher. « Elle est à toi maintenant, ma chérie. Mes mains tremblent trop. Il faut que quelqu’un continue. »
Ce soir-là, Lila a dormi avec la boîte sous son oreiller.
Quelques semaines plus tard, elle a vu à la télévision l’annonce des auditions d’une grande émission de talents. Elle s’est tournée vers moi, très sérieuse. « Maman, je veux montrer à tout le monde ce que papi m’a appris. » J’ai hésité longtemps. Elle était si petite. Mais mon père a dit : « Laisse-la. Elle a quelque chose à dire. »
Le juré le plus redouté
Le soir de l’enregistrement, il y avait deux mille personnes dans la salle. Des projecteurs partout, une musique assourdissante, des caméras sur des grues qui passaient au-dessus des têtes. Mon père était assis au troisième rang, avec son béret noir sur les genoux. Moi, j’étais en coulisses, avec le cœur qui battait si fort que j’avais mal à la poitrine.
Parmi les quatre jurés, il y en avait un que tout le pays connaissait pour sa sévérité. Un homme d’une cinquantaine d’années passées, cheveux poivre et sel, costume sombre, jamais un sourire. On disait qu’il avait fait pleurer des chanteurs professionnels. Il avait l’habitude de lever les yeux au ciel avant même que les candidats aient commencé.
Lila est entrée sur scène avec son petit tablier en jean, sa boîte en bois sous le bras. Un technicien avait installé un chevalet et une grande feuille blanche. Une caméra filmait la feuille en gros plan pour l’écran géant.
Le juré a soupiré dans son micro.
« Bonsoir, ma puce. Qu’est-ce que tu vas faire ? »
« Du dessin. Je voudrais faire votre portrait, monsieur. En trois minutes. »
« Le barbecue de papi »
Le juré a éclaté de rire. Il s’est penché vers ses collègues.
« Mon portrait ? En trois minutes ? Ma puce, il en faut trois rien que pour mes rides ! »
La salle a ri. Lila a ouvert sa boîte. Elle a sorti un bâton de fusain. Le juré a plissé les yeux.
« Du charbon ? Tu vas nous salir le plateau, ma puce ! Ici c’est la télé, pas le barbecue de papi ! »
Cette fois, toute la salle a ri. Même la femme juré à côté de lui. En coulisses, j’ai senti mes jambes trembler. Lila, elle, n’a pas bougé. Elle a cherché quelqu’un des yeux, au troisième rang. Mon père lui a fait un tout petit signe de la tête. Le même que le mercredi, à la table de la cuisine, quand elle hésitait avant de commencer.
Un chronomètre géant s’est allumé au-dessus de la scène. Trois minutes.
Trois minutes
Lila a regardé le juré. Longtemps. Dix secondes entières sans toucher la feuille. La salle commençait à murmurer. Le juré a écarté les bras, l’air de dire « alors ? ». Puis Lila a posé le fusain sur le papier.
Elle a commencé par les yeux. Comme papi lui avait appris. Sur l’écran géant, deux yeux sont apparus, sévères, cernés, avec cette petite ride entre les sourcils. Puis le nez. La bouche serrée. Les cheveux poivre et sel, en quelques traits rapides du plat du bâton. Ses petites mains devenaient noires. Elle estompait avec le petit doigt, soufflait sur la poussière de charbon. Elle ne levait plus les yeux de la feuille que pour regarder le juré, une seconde, et replonger.
Dans la salle, les rires s’étaient arrêtés. On n’entendait plus que le grattement du fusain, amplifié par les micros. Le juré, lui, rigolait encore avec son voisin. Puis il a jeté un œil à l’écran géant. Et il a arrêté de rigoler.
À trente secondes de la fin, Lila a fait quelque chose d’étrange. Dans le coin en bas de la feuille, à côté du portrait, elle a dessiné très vite un petit visage. Un enfant. Et à la dernière seconde, elle a écrit une ligne en bas de la feuille.
Le chronomètre a sonné. Lila a décroché la feuille du chevalet et l’a retournée vers le juré.
Le petit perdu du Tertre
Le portrait était saisissant. C’était lui. Sa dureté, sa fatigue, et quelque chose d’autre, dans le regard, que personne n’avait jamais vu à la télévision : une tristesse très ancienne. Mais ce n’est pas le portrait que le juré regardait. C’était le petit visage dans le coin. Un petit garçon aux joues mouillées, qui serrait un ballon dégonflé. Et en dessous, l’écriture appliquée de ma fille :
« Pour le petit perdu du Tertre. De la part d’Émile. »
Lila a dit, de sa petite voix, dans le micro :
« Papi dit que vous avez déjà posé pour lui. Il y a très longtemps. »
Le juré a porté la main à son cœur. Sa bouche tremblait. Il a dit, d’une voix que personne ne lui connaissait : « Août soixante-dix-neuf. »
Ce qui s’était passé en 1979
Plus tard, il nous a tout raconté. En août 1979, il avait dix ans. Il était venu à Paris avec ses parents, de leur petite ville de province, pour la première fois. Sur la place du Tertre, au milieu de la foule, il avait lâché la main de sa mère pour courir après un pigeon. Quand il s’était retourné, ses parents avaient disparu. Il avait erré, terrorisé, son ballon dégonflé contre lui, jusqu’à ce qu’un portraitiste au béret noir le fasse asseoir sur son petit tabouret.
« Ne bouge pas, mon bonhomme. Je vais te dessiner. Comme ça, tes parents vont te voir de loin, assis ici, au milieu de la place. »
Le peintre l’avait dessiné en lui racontant des histoires. Une demi-heure. Puis sa mère était arrivée en courant, en larmes. Le portraitiste avait refusé d’être payé. Il avait roulé le portrait et le lui avait donné. « Garde-le. Et la prochaine fois, ne lâche pas la main. »
« Ce dessin, » a dit le juré dans son micro, la voix brisée, « il est encadré dans mon bureau depuis quarante-cinq ans. Je le regarde tous les matins. Je n’ai jamais su le nom du peintre. Je suis retourné sur cette place des dizaines de fois pour le chercher. »
Le troisième rang
Lila a tendu le bras vers la salle. Les projecteurs ont cherché. Au troisième rang, un vieux monsieur s’était levé, son béret noir à la main, les yeux pleins de larmes. Mon père.
Le juré s’est levé à son tour. Il a contourné la table. Il est descendu de la scène, sous les yeux de deux mille personnes et des caméras, et il a remonté l’allée jusqu’au troisième rang. Il s’est arrêté devant mon père. Ils se sont regardés un long moment. Puis le juré le plus sévère du pays a serré mon père dans ses bras, et il a pleuré comme un petit garçon de dix ans.
La salle s’est levée d’un bloc. Deux mille personnes debout, qui applaudissaient en pleurant. En coulisses, je n’arrivais plus à respirer.
Quatre oui
Quand le juré est revenu à sa place, il a pris le portrait des mains de Lila avec une infinie délicatesse, comme un objet sacré. Il a dit : « Ma puce, je te demande pardon pour le barbecue. Tu as les mains de ton grand-père. Et ses yeux. » Puis il a appuyé sur son bouton. Les trois autres jurés ont suivi. Quatre oui.
Avant de partir, il a demandé à Lila s’il pouvait garder le dessin. Elle a dit oui, à une condition : qu’il l’accroche à côté de l’autre. Il a promis.
Une boîte qui continue
Une semaine plus tard, un colis est arrivé chez mon père. Dedans, une photo : deux portraits encadrés côte à côte sur le mur d’un bureau. À gauche, un petit garçon aux joues mouillées, août 1979, signé « Émile ». À droite, le même homme, quarante-cinq ans plus tard, signé « Lila, petite-fille d’Émile ». Au dos de la photo, une seule phrase : « Cette fois, je n’ai pas lâché la main. »
Mon père a posé la photo sur la table de la cuisine, à côté de la boîte en bois. Le mercredi suivant, Lila est revenue dessiner avec lui. Comme d’habitude. Elle a commencé par les yeux.
On croit que les gestes de bonté s’effacent avec le temps. Mais parfois, ils traversent une vie entière, et ils reviennent, au moment où l’on s’y attend le moins, dans les petites mains d’un enfant.