Je m’appelle Julien, j’ai 38 ans et je suis électricien à Verviers, en Belgique. Je vis seul, sans enfants, et dans la famille, ça faisait rire. « Julien, le vieux garçon », disait ma cousine Karine à chaque Noël. Mon oncle Albert, lui, ne riait jamais de ça. Il était célibataire aussi. Il disait : « On n’a pas besoin d’être nombreux pour être heureux. Il suffit d’avoir un grenier. »
Le grenier d’Albert
Albert a été cheminot pendant quarante ans. Conducteur, puis chef de dépôt à Spa. Il habitait une grande villa ancienne sur les hauteurs de la ville, que ses parents lui avaient laissée. Le soir, après le travail, il montait au grenier. Là-haut, il avait construit un réseau de train miniature immense : des montagnes en plâtre, des forêts de mousse, des gares, des tunnels, un viaduc, et une petite ville qui ressemblait à Spa, avec ses thermes et son casino.
Les locomotives, il ne les achetait pas. Il les fabriquait lui-même, en laiton, à la main, sous une grosse loupe. Il lui fallait parfois six mois pour une seule. Il en avait fait douze en tout, toutes des répliques des vieilles locomotives à vapeur sur lesquelles son père avait travaillé.
Quand j’étais enfant, je montais au grenier le dimanche. Il éteignait la lumière, allumait les petites lampes de la ville, et me laissait conduire « le train de nuit ». J’ai continué à monter, adulte, chaque dimanche, jusqu’à la fin. C’était notre rendez-vous.
Mes cousins Damien et Karine, eux, trouvaient ce grenier ridicule. « Un adulte qui joue au petit train », disait Damien. Ils venaient voir l’oncle pour les fêtes et lui demandaient surtout quand il comptait vendre la villa.
Albert est parti en mars, à 84 ans.
Les rires chez le notaire
Le notaire de Spa nous a reçus dans son étude. La villa et le jardin revenaient à Damien et Karine. Ils avaient déjà contacté une agence immobilière. Puis le notaire a lu : « À Julien, qui montait au grenier, je lègue mon train et tout ce qui roule dessus. »
Damien a éclaté de rire. « Un train électrique ! Tu as quel âge, Julien, huit ans ? »
Karine a renchéri : « Tu vas pouvoir jouer au chef de gare ! Ça occupera tes soirées de célibataire ! »
Tout le monde riait. Même la femme de Damien. Moi, je souriais un peu, parce qu’Albert m’avait appris à ne pas répondre à ce genre de choses. Mais j’avais mal. Pour lui.
Le notaire a attendu que les rires s’arrêtent. Puis il s’est levé et a ouvert la porte de la salle d’attente.
Un vieil homme est entré. Il portait un costume gris, une mallette en cuir et une paire de gants blancs à la main. Il avait fait le voyage depuis la Suisse.
« Bonjour. Je suis venu pour les locomotives d’Albert. »
La lettre de 2004
Le vieil homme s’est présenté. Il dirigeait un musée privé du modélisme ferroviaire, l’un des plus réputés d’Europe. Il a ouvert sa mallette et en a sorti une lettre. Elle était datée de 2004.
« J’ai découvert le travail de votre oncle il y a vingt ans, lors d’une petite exposition à Liège. Je n’en ai pas cru mes yeux. Chaque locomotive est une pièce unique, entièrement faite à la main, avec des centaines de pièces. Il n’existe rien d’équivalent. Je lui ai fait une offre écrite pour les douze. Il a refusé. Je suis revenu tous les cinq ans. Il a toujours refusé. »
Il a tendu la lettre au notaire, qui l’a lue à voix haute. L’offre de 2004 : 180 000 euros. Puis le vieil homme a sorti une nouvelle lettre. « Celle-ci est d’aujourd’hui. Les prix ont beaucoup changé. Et votre oncle a terminé quatre locomotives depuis. » Le montant était de 340 000 euros.
Karine a laissé tomber son stylo. Damien s’est penché vers le notaire. « Mais ça devrait être partagé ! Il y a forcément une erreur ! »
Le notaire a secoué la tête. « Non, monsieur. “Mon train et tout ce qui roule dessus.” Votre oncle a choisi ces mots avec moi. Il savait exactement ce que valaient ses locomotives. Il m’a aussi laissé ceci pour Julien. »
Il m’a tendu une enveloppe. À l’intérieur, une carte, de la petite écriture d’Albert.
« Julien. Ils riront, c’est sûr. Ils ont toujours ri du grenier. Toi, tu es monté chaque dimanche, même quand tu avais mieux à faire. Tu n’as jamais demandé ce que valaient mes locomotives. Tu demandais seulement si on pouvait faire rouler le train de nuit. Fais ce que tu veux de tout ça. Vends, garde, donne. Mais une fois, une seule, éteins la lumière et fais rouler le train de nuit pour quelqu’un que tu aimes. »
J’ai pleuré dans le bureau du notaire, sans honte.
Le train de nuit
Je n’ai pas tout vendu. J’ai cédé huit locomotives au musée suisse, à condition qu’elles soient exposées avec le nom d’Albert et une photo de lui dans son grenier. J’ai gardé les quatre dernières, celles qu’il avait faites pendant que j’étais là.
Damien et Karine ont vendu la villa. Avant la vente, j’ai démonté le réseau avec un ami, pièce par pièce, pendant trois semaines. Je l’ai remonté dans le grenier de la petite maison que j’ai achetée à Verviers, avec une partie de l’argent.
L’automne dernier, j’ai rencontré quelqu’un. Elle s’appelle Lise. Un soir, je l’ai fait monter au grenier. J’ai éteint la lumière, allumé les petites lampes de la ville, et je lui ai donné la manette du train de nuit. Elle a ri comme une enfant.
Ce que les autres prennent pour des jouets est parfois l’œuvre patiente d’une vie entière. Il faut juste prendre le temps de monter au grenier.