« Un train en bois ! À 47 ans, tu vas enfin pouvoir jouer, Véro ! » Ma belle-sœur riait chez le notaire de Liège. Mon frère avait eu l’immeuble et les comptes de papa. Puis le notaire a dit : « Retournez les wagons. Et lisez ce qui est gravé dessous. »…

Je m’appelle Véronique, j’ai 47 ans, je suis institutrice à Liège. Mon père, Jules, était menuisier-jouetier dans le quartier d’Outremeuse. Un petit atelier au rez-de-chaussée d’un immeuble de trois étages qu’il avait acheté dans les années soixante. Il fabriquait des toupies, des chevaux à bascule, des petits trains, des jeux de construction en hêtre.

Pour mes cinq ans, il m’avait fabriqué un train. Une locomotive rouge et quatre wagons, avec des roues qui tournaient vraiment. J’avais mordillé la cheminée, et il avait ri en disant qu’il fallait goûter les choses pour les aimer.

Le fils qui empruntait

Mon frère Didier avait trois ans de plus que moi. Il avait quitté la maison tôt, s’était lancé dans les affaires, avait connu des hauts et beaucoup de bas. Il ne venait voir papa que pour une chose : emprunter de l’argent. Papa prêtait toujours. Didier ne rendait jamais.

Moi, j’ai passé tous mes dimanches à l’atelier. Enfant, à regarder. Adulte, à aider, à vernir, à ranger, puis, quand ses mains sont devenues raides, à tenir les pièces pendant qu’il les collait. Jusqu’au bout. Jusqu’à ce dimanche de janvier où il s’est endormi dans son fauteuil, au milieu des copeaux, à 88 ans.

« Tu vas enfin pouvoir jouer »

Chez le notaire, maître Lejeune, la lecture a été rapide. Didier recevait l’immeuble d’Outremeuse, l’atelier et les comptes. Ma belle-sœur Patricia lui serrait le bras. Ils avaient déjà un projet : transformer l’atelier en commerce et louer les étages.

Puis le notaire a posé devant moi une boîte en carton. Dedans, mon petit train en bois.

Patricia l’a pris et l’a fait rouler sur le bureau en imitant le sifflet. « Tchou-tchou ! Un train en bois ! À 47 ans, tu vas enfin pouvoir jouer, Véro ! » Didier a ri. « Papa t’aimait tellement qu’il t’a laissé un jouet. C’est tout ce que tu valais pour lui. »

J’ai repris la locomotive. La peinture rouge était écaillée là où je l’avais mordillée. Je n’ai rien répondu. J’avais envie de pleurer, mais pas devant eux. Ce n’était pas l’immeuble qui me faisait mal. C’était cette phrase : « C’est tout ce que tu valais pour lui. » Comme si quarante ans de dimanches à l’atelier pouvaient se résumer à un jouet dans une boîte en carton.

Maître Lejeune a toussé. « Votre père a laissé une instruction. Retournez les wagons, madame. Un par un. Et lisez ce qui est gravé dessous. »

J’ai retourné la locomotive. Un chiffre, gravé au fer : 4. Premier wagon : 1. Deuxième : 9. Troisième : 7. Didier avait arrêté de rire. J’ai retourné le dernier wagon. Un 2. Et sous le chiffre, papa avait gravé un mot : « Coffre ».

Le coffre de la rue Léopold

Le notaire a sorti une lettre de son dossier. « Votre père possédait un coffre dans une banque de la rue Léopold. Le code est la combinaison des chiffres. Il est légué à Véronique, avec ce qu’il contient. »

Nous y sommes allés le lendemain, avec maître Lejeune. Dans le coffre, il y avait des classeurs, des contrats rédigés en allemand et en français, un petit prototype en hêtre que je reconnaissais vaguement, et une enveloppe à mon nom. Mes mains tremblaient tellement que c’est le notaire qui l’a ouverte.

« Ma Véro. En 1978, j’ai inventé un jeu de construction en bois, avec des pièces qui s’emboîtent sans colle. Une entreprise allemande m’a acheté la licence. Depuis quarante ans, ce jeu se vend dans trente pays. Je n’ai jamais touché à l’argent. Il dort sur un compte, à ton nom depuis le jour de tes cinq ans, le jour où je t’ai donné le train. »

Les relevés montraient une somme que je n’aurais jamais gagnée en trois vies d’institutrice. Et le contrat de licence continuait à verser chaque année.

La lettre se terminait ainsi : « Didier a eu sa part, et bien davantage, au fil des années. Tout est noté dans le carnet bleu. Toi, tu n’as jamais rien demandé. Tu venais pour moi, pas pour mon portefeuille. Le train, c’était pour te dire que tu as toujours été ma passagère préférée. »

Le carnet bleu

Didier a contesté, évidemment. Son avocat a demandé à voir le carnet bleu. Il y avait tout, de la main de papa, depuis 1985 : chaque prêt, chaque date, chaque montant, jamais remboursé. Plus de 200 000 euros. Le notaire a expliqué que ces sommes pouvaient même être considérées comme des avances sur héritage. L’avocat de Didier lui a conseillé, très vite, d’abandonner.

Patricia ne m’a plus jamais adressé la parole. Didier, lui, est revenu me voir six mois plus tard, seul. Le commerce n’avait pas marché, et il voulait vendre l’immeuble. Il ne m’a pas demandé d’argent. Il m’a demandé si je voulais récupérer l’atelier avant qu’il le vende. « C’est ta place, là-bas. Pas la mienne. »

Je lui ai racheté le rez-de-chaussée. Aujourd’hui, l’atelier de papa est devenu un petit lieu où les enfants du quartier viennent fabriquer leurs propres jouets en bois, le mercredi après-midi, avec un vieux menuisier retraité qui a connu papa. Sur la porte, une plaque : « Atelier Jules — Tout le monde à bord. »

Le petit train rouge est posé sur l’établi, la cheminée toujours écaillée. Un jour, Didier est passé. Il a regardé les enfants, il a souri, et il a dit tout bas : « Il aurait adoré. »

Les cadeaux d’enfance les plus simples sont parfois ceux qui transportent le plus d’amour. Il suffit de les retourner pour le lire.

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