« Un moulinet rouillé ! Tu vas pêcher des millions dans le lac, Bastien ? » Mes cousines riaient chez le notaire d’Annecy. Elles avaient eu la maison au bord de l’eau. Puis le notaire m’a dit : « Déroulez la ligne. Jusqu’au bout. »…

Je m’appelle Bastien, j’ai 39 ans, je suis plombier à Annecy. Mon grand-père Marius était pêcheur professionnel sur le lac. Le dernier de la famille, peut-être l’un des derniers de la rive est. Une petite maison à Talloires, les pieds dans l’eau, une barque en bois et des filets qui séchaient au soleil.

Quand j’avais dix ans, mes parents se sont séparés. Grand-père m’a pris chez lui tous les étés, puis tous les week-ends. Pendant vingt ans, je me suis levé à cinq heures pour monter dans sa barque. Dans le brouillard, il me montrait les coins à féras, les courants, les fonds. Il ne parlait presque pas. Mais il me répétait souvent la même phrase : « Le plus beau poisson, c’est toujours au bout de la ligne, petit. »

Les cousines de la ville

Mes cousines, Sandra et Élodie, venaient de Lyon pour les vacances. Elles faisaient la grasse matinée, se baignaient devant la maison et trouvaient que tout « sentait le poisson ». Grand-père leur offrait des glaces et ne disait rien. Adultes, elles sont venues de moins en moins. À la fin, seulement à Noël.

Grand-père est parti au printemps, à 92 ans, quelques jours après sa dernière sortie sur le lac. C’est moi qui l’avais aidé à monter dans la barque. Il avait regardé longtemps les montagnes et m’avait dit : « Tu vois, petit, c’est ça, la richesse. »

« Ça grince comme lui »

Chez le notaire, à Annecy, la lecture a été courte. La maison au bord du lac, pour Sandra et Élodie. Les économies, pour elles deux également. Elles avaient déjà fait estimer la maison : avec la vue, le ponton et l’accès à l’eau, un agent leur avait annoncé un chiffre qui les faisait sourire depuis une semaine.

Puis maître Grosset a posé devant moi un vieux moulinet. Rouillé, avec sa ligne usée enroulée sur la bobine. Celui avec lequel grand-père m’avait appris à pêcher.

Sandra a éclaté de rire. « Un moulinet rouillé ! Tu vas pêcher des millions dans le lac, Bastien ? » Élodie a pris le moulinet, a fait tourner la manivelle en grimaçant. « Ça grince comme lui. » Toute la famille a ri, même leur mari.

J’ai repris le moulinet. Il sentait encore le lac. Je n’en voulais pas plus. Mais maître Grosset ne riait pas. « Votre grand-père a laissé une consigne. Déroulez la ligne, monsieur. Entièrement. Ici. »

J’ai tiré. Dix mètres. Vingt. Trente. La ligne s’entassait sur le bureau. Mes cousines soupiraient en regardant leur montre. Puis, tout au fond de la bobine, quelque chose a cliqueté. Un minuscule objet en laiton est tombé sur le bureau. Une petite clé, attachée au dernier nœud par un fil de cuivre.

Au bout de la ligne

Le notaire a ouvert une enveloppe cachetée et me l’a tendue. L’écriture penchée de grand-père.

« Bastien. Si tu as déroulé toute la ligne, c’est que tu as encore la patience que je t’ai apprise. Cette clé ouvre un coffre à la banque, rue Royale. Pendant soixante ans, chaque fois que j’ai vendu une belle prise aux restaurants du lac, j’ai mis une pièce de côté. Une pièce d’or. Et chaque fois que tu es venu pêcher avec moi au lieu de rester au lit, j’en ai mis une de plus, rien que pour toi. »

Je n’ai pas pu lire la suite à voix haute. Le notaire l’a fait pour moi. « Tes cousines ont eu la maison, parce qu’elles aiment la vue. Toi, tu as aimé le lac. Ce n’est pas la même chose. »

Le lendemain, nous sommes allés à la banque, avec le notaire. Dans le coffre, il y avait des boîtes en fer, de vieilles boîtes de sardines soigneusement fermées. À l’intérieur, des pièces d’or. Des napoléons, des vrenelis suisses, quelques souverains anglais. Trois cent quarante pièces en tout. L’expert a donné un chiffre qui m’a fait asseoir.

La barque

Sandra a appelé un avocat le soir même. L’avocat a été clair : le contenu du coffre était légué nommément, les cousines avaient reçu largement leur part, il n’y avait rien à contester. Élodie m’a envoyé un message de quatre mots : « Tu l’as manipulé. »

Puis, trois mois plus tard, c’est elle qui a rappelé. La vente de la maison s’était compliquée : la barque, le ponton et le droit de pêche professionnel étaient inscrits au nom de grand-père, à part, et il me les avait aussi laissés, dans une ligne du testament qu’elles n’avaient pas lue. Sans ponton, l’acheteur ne voulait plus de la maison.

Je ne me suis pas vengé. Je leur ai proposé de leur racheter la maison, au prix de l’estimation, avec une partie de l’or. Elles ont accepté. Elles ont été payées. Moi, j’ai retrouvé la maison de mon enfance, la barque, et les filets qui sèchent au soleil.

Le jour de la signature, Sandra est restée un moment sur le ponton. « Il m’avait proposé cent fois de venir pêcher. J’ai toujours dit non. » Je lui ai tendu une canne. Elle a ri, puis elle est montée dans la barque. Elle n’a rien pris. Mais elle est revenue le dimanche suivant, avec ses enfants.

Le vieux moulinet est accroché au-dessus de la cheminée. J’ai remis une ligne neuve. Et au dernier nœud, j’ai attaché une petite clé en laiton. Un jour, je la donnerai à celui ou celle qui se lèvera à cinq heures pour venir sur le lac avec moi.

Les vraies richesses ne se voient pas de la fenêtre. Il faut parfois dérouler toute une vie pour les trouver.

Like this post? Please share to your friends:
Leave a Reply

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!: