
Les casseroles de Roubaix
Je m’appelle Moussa Koné, j’ai vingt-trois ans et je suis né sans avant-bras. Mes bras s’arrêtent juste au-dessus du coude. Ma mère, Aminata, faisait le ménage dans des bureaux à Lille, la nuit. Je l’attendais dans notre cuisine de Roubaix et je tapais sur les casseroles, sur la table, sur tout. Les voisins se plaignaient. Elle, elle disait : « Tu as le rythme de ton grand-père. »
À quinze ans, une école de musique m’a refusé poliment : « Ce n’est pas adapté. » C’est un percussionniste de rue, Fodé, qui jouait sur la Grand-Place de Lille, qui m’a pris sous son aile. Il m’a appris à frapper avec tout le bras, à utiliser le poids du corps, à faire chanter la peau des congas.
Le rire
En mars, j’ai été sélectionné pour « La Grande Audition ». Quand je suis entré avec mes deux congas, j’ai entendu le premier rire. Pascal Derain, le producteur le plus redouté de la télévision, a lancé : « C’est une blague ? Tu vas jouer avec quoi ? » Une partie du public a ri. Ma mère était au deuxième rang. Elle avait pris un jour de congé, son premier depuis des années.
Je me suis assis. J’ai répondu : « Laissez-moi juste commencer. » Il a croisé les bras.
Trois minutes
J’ai commencé doucement, une pulsation, comme un cœur. Puis j’ai accéléré. Les claquements, les basses, les roulements que Fodé m’avait appris pendant huit ans. Au bout de trente secondes, plus personne ne riait. Au bout d’une minute, le public tapait dans ses mains. À la fin, deux mille personnes étaient debout.
J’ai cherché Derain des yeux. Il était debout lui aussi. Il a pris le micro, et sa voix tremblait : « J’ai ri. Devant des millions de gens. Alors je vous dois des excuses devant les mêmes millions. » Puis il a appuyé sur le bouton doré, celui qui envoie directement en finale.
Après les projecteurs
Je n’ai pas gagné la finale. J’ai terminé deuxième, derrière une chanteuse incroyable venue de Liège, et c’était juste. Mais le lendemain, Derain m’a appelé. Pas pour un contrat de télé. Il voulait financer un projet que je lui avais raconté en coulisses : un atelier de percussions à Roubaix pour les jeunes adultes en situation de handicap, ceux à qui l’on répond toujours « ce n’est pas adapté ».
L’atelier a ouvert en septembre. Il s’appelle « Laissez-moi commencer ». Fodé y enseigne le mardi, moi le jeudi. Le premier jour, au fond de la salle, il y avait une dame assise avec son sac sur les genoux, qui pleurait sans se cacher. Ma mère. Elle n’a plus jamais fait de ménage la nuit : c’est elle qui tient l’accueil de l’atelier, désormais.
Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par l’IA.