Je m’appelle Lou, j’ai 21 ans, et j’ai une sœur jumelle, Léna. Nous travaillons toutes les deux de nuit dans une usine d’emballage près de Saint-Étienne. Huit heures debout, de 21 heures à 5 heures du matin, à plier des cartons et à charger des palettes. Ce n’est pas la vie dont nous rêvions, mais c’est un travail honnête, et nous le faisons ensemble.
Notre père, Michel, était ouvrier lui aussi. Toute sa vie, il a travaillé à la mine, puis dans une usine de métallurgie. Mais sa vraie passion, c’était le chant. Le dimanche, il nous prenait sur ses genoux, Léna à gauche, moi à droite, et il nous apprenait à chanter à deux voix. Léna prenait la voix haute, moi la voix basse. Il disait : « Quand vous chantez ensemble, vous ne faites qu’une. »
La chanson de papa
Il y avait une chanson qu’il aimait plus que tout. Une vieille chanson française, triste et lumineuse à la fois, qu’il chantait à notre mère quand ils s’étaient rencontrés. Il l’avait arrangée pour nous deux, avec des harmonies qu’il avait inventées lui-même. Nous l’avons chantée à toutes les fêtes de famille, à tous les anniversaires, depuis nos sept ans.
Papa est parti il y a deux ans, brutalement. Depuis, nous n’avions plus chanté. Pas une fois. C’était trop dur.
Un soir, à la pause de 2 heures du matin, une collègue de l’usine nous a entendues fredonner dans le vestiaire. Elle a filmé, sans nous le dire, et elle a envoyé la vidéo à un grand concours de talents télévisé. Quand nous avons été sélectionnées, nous avons failli refuser. Puis Léna a dit : « On le fait pour papa. »
Les blouses grises
Nous avons décidé de monter sur scène en blouse grise de l’usine. Exprès. Papa avait toujours chanté avec ses bleus de travail, au bar des ouvriers, après le service. Nous voulions qu’il se reconnaisse en nous.
Le soir du direct, quand nous sommes entrées sur l’immense scène, des rires ont parcouru le public. Le juge le plus sévère, un homme connu pour sa franchise brutale, a baissé ses lunettes. « Vous sortez de l’usine ? Ça se voit ! » Encore des rires. « Des jumelles qui chantent ? On a déjà vu ça cent fois. » Il a regardé sa montre. « Vous avez trente secondes. Pas une de plus. »
Léna tremblait. Moi aussi. J’ai pensé à papa, à ses mains sur nos épaules, à sa voix qui disait : « Respirez ensemble. » Léna m’a pris la main, comme quand nous étions petites. Nous avons fermé les yeux en même temps. Et nous avons ouvert la bouche.
Trente secondes
La première note est sortie à deux voix, parfaitement accordées. Une harmonie si juste qu’on aurait dit une seule voix venue de deux endroits à la fois. Le public s’est tu instantanément. On n’entendait plus que nous, et le léger souffle de l’orchestre.
Au bout de trente secondes, le juge a levé la main vers le bouton pour arrêter la musique. Puis il a suspendu son geste. Sa main est restée en l’air. Il a enlevé ses lunettes. Il ne nous quittait plus des yeux.
Nous avons continué. Au refrain, Léna est montée dans les aigus, et je l’ai soutenue en dessous, exactement comme papa nous l’avait appris. Des gens ont commencé à se lever. Une femme au premier rang pleurait. Un technicien, dans les coulisses, avait posé son casque.
Au dernier couplet, celui que papa chantait toujours en regardant maman, nos voix se sont un peu brisées. Mais nous n’avons pas lâché nos mains. Nous avons tenu la dernière note ensemble, longtemps, jusqu’au bout du souffle.
Ce que le juge a fait
Quand nous avons ouvert les yeux, toute la salle était debout. Le juge aussi. Il avait les larmes aux yeux. Il a pris le micro. « Je vous ai donné trente secondes. Vous avez chanté trois minutes. Et je n’ai pas pu appuyer sur ce bouton. Je ne l’ai jamais fait en dix ans. »
Puis il a demandé : « Pourquoi ces blouses ? » Léna a répondu, la voix tremblante : « Pour notre père. Il chantait toujours en bleu de travail. C’est lui qui nous a appris cette chanson. Il est parti il y a deux ans. C’est la première fois qu’on la chante depuis. »
Le juge est resté silencieux un long moment. Puis il s’est levé, il a retiré sa veste de costume et l’a posée sur sa chaise. Il a dit : « Alors, ce soir, personne n’a honte de son travail sur ce plateau. » Et il a appuyé sur le bouton doré. Une pluie de confettis dorés est tombée sur nos blouses grises.
Le lendemain, à l’usine, toute l’équipe de nuit nous attendait au vestiaire avec un gâteau. Notre chef d’équipe avait affiché la vidéo sur le tableau de liège. Nous sommes allées jusqu’en finale. Nous avons gagné.
Avec le prix, nous avons enregistré un premier disque. La première chanson, c’est celle de papa. Sur la pochette, il y a une photo de lui, en bleu de travail, avec nous deux sur ses genoux.
Maman nous a dit, après la finale : « Il aurait été tellement fier. Pas parce que vous avez gagné. Parce que vous avez chanté ensemble, sans avoir honte de qui vous êtes. »
On peut rire d’une blouse grise. Mais on ne sait jamais quelle voix se cache dessous, ni quel père, quelque part, l’écoute encore.