Je m’appelle Claire, j’ai 42 ans. À 20 ans, j’ai commencé à travailler à l’aéroport de Lyon comme agente de piste. Je chargeais les bagages dans les soutes, je guidais les avions au sol avec mes bâtons lumineux, en gilet fluo, sous la pluie ou sous le soleil. Je regardais les avions décoller et je rêvais d’être dedans. Pas comme passagère. Devant.
Dans ma famille, on n’a jamais pris ce rêve au sérieux. Ma sœur aînée, Sandra, est pharmacienne. Mes parents sont fiers d’elle. Moi, j’étais celle qui avait raté ses études, qui « traînait dans les aéroports ». Quand j’ai annoncé, à 25 ans, que je voulais devenir pilote, Sandra a éclaté de rire. « Toi ? Tu as eu 8 en maths au bac ! »
Les années de silence
Alors j’ai arrêté d’en parler. J’ai économisé, j’ai pris des prêts, j’ai travaillé de nuit et étudié le jour. J’ai passé mes licences les unes après les autres, j’ai volé sur de petits avions, puis j’ai été recrutée comme copilote dans une compagnie. Il y a un an, j’ai été nommée commandante de bord. Quatre galons.
Ma famille ne le savait pas. Pas parce que je le cachais vraiment. Parce que personne ne posait la question. Aux repas, on parlait de la pharmacie de Sandra, de la maison de Sandra, des enfants de Sandra. Quand on me demandait des nouvelles, c’était toujours : « Toujours à l’aéroport ? » Je répondais « oui ». C’était vrai.
Le voyage de famille
Pour les 40 ans de mariage de nos parents, Sandra a voulu organiser une surprise : une semaine en Crète, toute la famille, dans un bel hôtel. Elle l’a annoncé au repas du dimanche, devant tout le monde. Puis elle s’est tournée vers moi, en souriant. « Pas de place pour la ratée qui traîne dans les aéroports ! On ne voyage pas avec le personnel au sol ! »
Mon beau-frère a ri. « Tu nous ferais honte à l’hôtel, avec ton gilet fluo ! » Maman a baissé les yeux. Papa a voulu dire quelque chose, puis il s’est tu.
J’avais mal. Pas pour la Crète. Pour le rire. Mais je n’ai pas protesté. Sandra avait laissé le billet imprimé sur la table. J’ai vu le numéro de vol. Je connaissais ce vol. Je le faisais deux fois par mois. J’ai vérifié mon planning le soir même. Ce jour-là, c’était moi.
J’ai hésité. J’aurais pu demander à changer. Je ne l’ai pas fait.
« Ici votre commandant de bord »
Le jour du départ, j’ai fait ma visite prévol, mon briefing avec l’équipage. Par la porte du cockpit, j’ai vu ma famille embarquer. Sandra en tête, avec son grand chapeau, mes parents derrière, émus. Ils ne m’ont pas vue.
Une fois tout le monde installé, ceinture bouclée, j’ai pris le micro. « Mesdames et messieurs, bonjour, ici votre commandant de bord. »
J’ai appris plus tard ce qui s’est passé dans la cabine. Mon père a relevé la tête d’un coup. Il connaissait cette voix. Il a attendu la suite. « Je m’appelle Claire Fabre, et j’ai le plaisir de vous emmener aujourd’hui jusqu’à Héraklion. »
Puis j’ai ajouté une phrase qui n’était pas prévue dans les procédures : « Je souhaite un joyeux anniversaire de mariage à Michel et Annie, rangée 14. Quarante ans aujourd’hui. Ce sont mes parents. »
Toute la cabine a applaudi. Ma mère, m’a raconté l’hôtesse, pleurait en se tenant la bouche. Mon père s’est levé, malgré la ceinture, malgré l’hôtesse, et il a dit à voix haute à ses voisins : « C’est ma fille. C’est ma fille qui pilote. » Sandra, elle, était figée, son magazine à la main.
Après l’atterrissage
J’ai posé l’avion en douceur sur la piste d’Héraklion, dans la lumière du soir. Quand les passagers sont descendus, je suis sortie du cockpit pour saluer à la porte, comme toujours. Mes parents sont arrivés en dernier. Mon père m’a serrée dans ses bras si fort que ma casquette est tombée. Il n’arrivait pas à parler. Ma mère répétait : « Pourquoi tu ne nous as rien dit ? » J’ai répondu : « Vous me demandiez toujours si j’étais encore à l’aéroport. J’y étais. »
Sandra est arrivée derrière eux. Elle avait les yeux rouges. Elle a voulu plaisanter, comme toujours, mais sa voix s’est cassée. « Commandante… » Elle a fini par dire : « Pardon. Pour le gilet fluo. Et pour le 8 en maths. »
Je lui ai souri. « Le gilet fluo, je l’ai gardé. Il est dans mon placard. Il me rappelle d’où je viens. »
Le chef de cabine m’a raconté que, pendant tout le vol, mon père avait demandé aux hôtesses si elles connaissaient bien sa fille, si elle était sérieuse, si elle pilotait bien. Elles lui avaient répondu en riant que c’était la meilleure. Il avait pleuré une deuxième fois au-dessus de la mer.
Je repartais le lendemain avec un autre vol. Mais mes parents ont exigé que je dîne avec eux ce soir-là, à l’hôtel. Sandra m’a laissé sa place, à côté d’eux. Mon père a passé la soirée à raconter à tous les serveurs que sa fille avait piloté l’avion.
L’année prochaine, pour l’anniversaire de papa, c’est moi qui organise le voyage. Et toute la famille est invitée, Sandra comprise. J’ai déjà choisi le vol.
Ceux qu’on croit restés au sol sont parfois déjà dans les nuages. Il suffit de lever les yeux pour les voir passer.