« Un encrier vide ! Comme ton compte en banque, Romane ! Papi t’a laissé ce qui te ressemble ! » Chez le notaire de Clermont, mes cousins se partageaient la maison et la forêt de papi, l’ancien instituteur. Puis le notaire m’a dit : « Retournez l’encrier. »…

Mon grand-père s’appelait Lucien. Pendant quarante ans, de 1952 à 1992, il a été l’instituteur d’un petit village du Livradois, en Auvergne. Une classe unique, un poêle à bois, des cartes de France accrochées au mur et une vingtaine d’enfants de paysans qui arrivaient le matin avec de la boue jusqu’aux chevilles. Sur son bureau trônait un encrier de porcelaine blanche, avec un petit liseré bleu et une ébréchure sur le bord. Je m’appelle Romane, j’ai trente-huit ans, et je suis institutrice, moi aussi. À cause de lui. Ou plutôt grâce à lui.

L’homme aux cahiers

Papi avait une manie que toute la famille trouvait étrange. Il gardait tous les cahiers de ses élèves. Chaque fin d’année, il demandait aux familles s’il pouvait conserver un cahier par enfant, « pour se souvenir ». Il les numérotait, les rangeait dans des cartons, et il les avait tous montés au grenier de sa maison. Quarante cartons. Plus de huit cents cahiers.

Quand j’étais petite, je montais avec lui au grenier et il m’en lisait des passages. Des rédactions sur la fenaison, des dictées pleines de fautes, des dessins de vaches. « Tu vois, Romane, celui-là est devenu boulanger. Celle-là, infirmière à Lyon. Lui, il voulait être aviateur, il conduit les cars scolaires. » Il connaissait chaque destin. Il disait que les cahiers, c’était « le seul endroit où les enfants sont exactement eux-mêmes ».

Les cousins de la ville

Mes cousins, Grégory et Stéphanie, ont grandi à Clermont-Ferrand. Grégory vend des maisons, Stéphanie dirige une boutique de prêt-à-porter. Ils montaient au village deux fois par an, pour la fête du 15 août et pour Noël. Ils trouvaient papi « attachant mais complètement d’un autre siècle ».

Quand j’ai annoncé que je passais le concours de professeur des écoles, Stéphanie a éclaté de rire. « Tu veux finir comme papi ? Trente élèves, pas de salaire et des cartons de cahiers dans le grenier ? » Grégory avait ajouté : « Au moins, tu auras des vacances. C’est tout ce qu’il y a de bien dans ce métier. »

Papi, lui, m’avait offert un stylo-plume pour mon concours. Il m’avait dit : « Tu verras. Le salaire, ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte, c’est ce que deviennent les enfants. » Et il avait ajouté, en me fixant par-dessus ses lunettes : « Parfois, ça revient. Bien plus tard. »

Les cartons de la déchetterie

Mon grand-père s’est éteint doucement, au printemps, à quatre-vingt-seize ans, dans sa maison, avec son chat sur les genoux. Le lendemain des obsèques, Grégory était déjà là avec une remorque. Il avait pris rendez-vous avec un agent immobilier pour la semaine suivante.

« Faut vider le grenier, il y a des tonnes de papier là-haut. Direction la déchetterie. »

Je suis montée. J’ai vu les cartons de papi empilés près de la remorque. Mon cœur s’est arrêté. « Ce sont ses cahiers, Grégory. Toute sa vie. » Il a haussé les épaules. « Prends-les si tu veux, mais tu te débrouilles. Moi, je ne paie pas un garde-meuble pour des dictées de 1960. »

J’ai fait six allers-retours avec ma petite voiture. Quarante cartons. Je les ai entassés dans mon garage, du sol au plafond. Mon mari n’a rien dit. Il savait.

L’étude de Maître Rouvière

Le rendez-vous chez le notaire avait lieu dans un vieil immeuble de pierre noire de Volvic, près de la cathédrale. Maître Rouvière, un homme sec d’une soixantaine d’années, avait été élève de mon grand-père. Il me l’a dit en me serrant la main, avec un sourire triste : « J’étais au deuxième rang, près de la fenêtre. Il m’a appris les fractions avec des pommes. »

Mes cousins sont arrivés ensemble, en riant d’une blague qu’ils ne m’ont pas racontée. Le testament était court, à l’image de papi. La maison du village, avec son jardin et sa grange : à Grégory et Stéphanie, en indivision. Les douze hectares de forêt sur la colline : à Grégory et Stéphanie. La voiture : à Grégory. Ils échangeaient des regards satisfaits. Grégory notait déjà des chiffres sur son téléphone.

Puis le notaire a lu la dernière phrase.

« À ma petite-fille Romane, qui a choisi le plus beau métier du monde, je laisse mon encrier de porcelaine. »

Un encrier vide

Le clerc a posé l’encrier devant moi sur le bureau. Je l’ai reconnu tout de suite. Le liseré bleu. L’ébréchure. Le fond tout noirci par cinquante ans d’encre violette séchée. J’ai senti les larmes monter.

Grégory a éclaté de rire.

« Un encrier vide ! Comme ton compte en banque, Romane ! Papi t’a laissé ce qui te ressemble ! »

Stéphanie a renchéri, en se tenant les côtes :

« Tu vas pouvoir faire des dictées à l’encre invisible ! Avec ton salaire, c’est tout ce que tu peux t’acheter, de l’encre invisible ! »

Ils riaient tous les deux. Grégory avait les larmes aux yeux. Moi aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Je caressais du pouce le petit liseré bleu, et j’entendais la voix de papi : « Parfois, ça revient. Bien plus tard. »

Maître Rouvière, lui, ne riait pas. Il a attendu, les mains jointes sur son sous-main en cuir, puis il m’a dit, très doucement :

« Madame, retournez l’encrier, s’il vous plaît. »

Deux mots sous la porcelaine

Je l’ai retourné. Sous le pied de l’encrier, dans la porcelaine non vernie, quelqu’un avait gravé deux mots à la pointe d’un clou. Je connaissais cette écriture. C’était celle des appréciations en rouge en marge de mes propres devoirs, quand papi m’aidait le mercredi.

Cahier 37.

Grégory a haussé les sourcils. « Et alors ? C’est quoi, une chasse au trésor ? Les cahiers, je les ai donnés à Romane, de toute façon. Ils sont dans son garage. »

« Pas celui-là, » a dit le notaire.

Il s’est levé. Il est allé jusqu’au coffre-fort encastré dans le mur, derrière une rangée de codes civils. Il a composé la combinaison. Il a sorti une enveloppe kraft épaisse, et de l’enveloppe, un vieux cahier d’écolier à couverture rouge, les coins arrondis par le temps. Sur l’étiquette, de l’écriture de papi : « N° 37 — Année 1962 — Jean M. »

Mes cousins ne riaient plus.

Le petit Jean

Maître Rouvière a ouvert le cahier sur le bureau. Les premières pages étaient des dictées d’un enfant de neuf ans, pleines de fautes, avec une écriture qui partait dans tous les sens. Puis, page après page, l’écriture se redressait. Les fautes disparaissaient. Sur une rédaction, en rouge, mon grand-père avait écrit : « Bravo Jean. Tu iras loin. Ne laisse personne te dire le contraire. »

Le notaire nous a raconté ce qu’il savait. Jean M. était le fils d’un ouvrier agricole qui ne savait ni lire ni écrire. À neuf ans, il était considéré comme « perdu » : il ne parlait presque pas et ne savait pas déchiffrer une phrase. Son père voulait le retirer de l’école pour qu’il garde les vaches. Mon grand-père était allé à la ferme, un soir, et avait négocié pendant trois heures. Puis il l’avait gardé tous les soirs après la classe, gratuitement, pendant deux ans, jusqu’à ce que l’enfant lise.

Le petit Jean était devenu ingénieur. Puis il avait fondé une entreprise de machines agricoles, à côté de Clermont. Elle employait aujourd’hui plus de six cents personnes.

Ce qu’il y avait à la dernière page

Entre les dernières pages du cahier, il y avait une lettre pliée en quatre, et une liasse de documents officiels. Le notaire a lu la lettre à voix haute.

« Monsieur Lucien, en 1985, quand j’ai créé mon entreprise, vous êtes venu à l’inauguration, au fond de la salle, sans rien dire. Je vous ai donné ce jour-là cinq pour cent des parts. Vous avez refusé. J’ai insisté. Vous avez fini par accepter à une condition : ne jamais en parler, et ne jamais les vendre, “sauf si un jour quelqu’un de ma famille en a vraiment besoin pour enseigner”. Je vous remercie chaque matin quand je lis mon journal. Votre élève, Jean. »

Puis Maître Rouvière a posé ses lunettes. Il a regardé mes cousins, puis moi.

« Ces parts sociales ont été léguées nommément à Madame Romane, avec l’encrier et le cahier qui l’accompagne. Leur valeur a été estimée le mois dernier par un expert. » Il a tourné une feuille vers nous. Le chiffre avait sept chiffres.

Le visage de mes cousins

Stéphanie a laissé tomber son stylo. Grégory a d’abord ri, un rire nerveux, puis il a dit : « C’est une blague ? Ça doit être partagé, c’est forcément partagé, on est héritiers au même titre ! »

Le notaire a secoué la tête. « Votre grand-père a respecté la loi à la lettre. Vous recevez votre part réservée, et même davantage avec la maison et la forêt. Ce legs entre dans la part dont il pouvait disposer librement. Et il l’a fait il y a quinze ans. Il savait exactement ce qu’il faisait. »

Puis il a ajouté, presque pour lui-même : « Il a dit qu’il laisserait l’encrier à celui qui ne trouverait pas ça ridicule. »

Grégory est sorti de l’étude sans dire au revoir. Stéphanie est restée assise un long moment, à regarder le cahier rouge ouvert. Puis elle a demandé, d’une toute petite voix : « Les cartons… tu les as encore ? Tous ? » J’ai hoché la tête. Elle a murmuré : « Il y en a peut-être un de moi. Il m’a eue en classe un été, quand j’avais six ans. » Je lui ai promis de chercher.

La rencontre

Un mois plus tard, un homme de soixante-treize ans aux cheveux blancs a sonné à ma porte. Il tenait un bouquet de fleurs des champs et il avait les yeux humides. C’était Jean. Il voulait voir les cartons. Nous avons passé l’après-midi dans mon garage, assis par terre, à lire des cahiers. Il retrouvait des noms. Il riait. Il pleurait. Il m’a dit : « Votre grand-père m’a appris à lire. Mais surtout, il m’a appris que je n’étais pas bête. Tout le reste vient de là. »

Je n’ai pas vendu les parts. Pas tout de suite. J’ai fait ce que papi aurait voulu. Avec les dividendes, j’ai racheté l’ancienne école du village, fermée depuis 1992, et je l’ai transformée en bibliothèque et en salle d’aide aux devoirs gratuite, ouverte tous les soirs après la classe. Jean a payé le nouveau poêle. Stéphanie, elle, est venue repeindre les volets un samedi, sans qu’on lui demande rien. Elle avait retrouvé son cahier, le n° 512, avec un dessin de chat et, en rouge, la mention « Très bien, Stéphanie ».

L’encrier sur mon bureau

Aujourd’hui, l’encrier de porcelaine est posé sur mon bureau de classe. Il est toujours sec. Mes élèves me demandent souvent pourquoi je garde ce vieux pot vide. Je leur réponds que c’est l’objet le plus précieux que je possède. Ils ne me croient pas. Alors je leur raconte l’histoire du petit Jean qui ne savait pas lire.

On ne sait jamais ce que deviendra un enfant à qui l’on a dit « tu iras loin ». Mon grand-père, lui, le savait. Et il savait aussi que les choses qui semblent vides sont parfois celles qui contiennent le plus.

Like this post? Please share to your friends:
Leave a Reply

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!: